juin 20 2009

« I was born in 1984 »

On peut lire sur le site tehranbureau.com un témoignage poignant, en anglais, d’un Iranien de la génération K, au cœur du grand mouvement que nous connaissons actuellement. J’en propose, ici, une traduction personnelle en Français.

Je suis né en 1984, au milieu d’une guerre terrible qui a dévasté mon pays. Je suis né entre deux nuits de bombardements. Je suis né dans le rationnement, le désespoir et la privation. Je suis né alors que des jeunes vies périssaient au front. Mon père m’a dit plus tard que quand je suis né, en 1984, l’atmosphère était semblable à celle du 1984 d’Orwell. Mais ma naissance a effacé, dans l’esprit de mes parents, les évènements moroses de la guerre et 1984 est devenu un signe d’espoir, un espoir pour le futur ou, comme mon père le disait alors, « un avenir meilleur à vivre pour mon enfant ».

Mes parents ne sont pas les seuls dans ce cas. Durant le baby boom, de 1983 à 1986, des millions d’enfants comme moi ont vu le jour, des millions de bouches à nourrir, des millions de miracles à chérir. Une nouvelle génération était née, une génération qui témoigne de l’héritage laissé par ses parents, ses ancêtres, un héritage principalement composé d’une chose : la « République Islamique ».

Par la suite, dans nos écoles, à la télévision, dans les livres et les journaux, ils nous ont dit qu’avant vivait un tyran qui dirigeait le pays d’une main de fer, et que l’insoumise et courageuse nation d’Iran s’était levée pour s’opposer au régime et le renverser, mettant en place trois choses : « Esteghlal, Azadi, Jomhouri Eslami ».

Indépendance.

Liberté.

République Islamique.

Nous étions fascinés par les récits héroïques des jeunes étudiants qui se sont sacrifiés pendant la guerre pour le bien de la société, parfois dès l’âge de treize ans. Nous étions convaincus de vivre une Utopie, mais l’illusion n’a duré que quelques années. Jusqu’à ce que l’innocente et naïve génération de 1984 ait grandi pour devenir les jeunes femmes et les jeunes hommes de l’Iran, la fameuse troisième génération de la révolution.

Face aux dures réalités de la vie, nous avons rapidement réalisé que notre monde était bien loin de l’Utopie qu’on nous dessinait. C’était plutôt une Dystopie où nous devions nous battre pour chaque droit, chaque liberté. Vous nous avez refusé tant de choses.

Un jour, dans cet âge sombre, un homme avec les qualités d’un héros s’est révélé, qui voulait guider cette génération hors de la Dytopie dans laquelle elle était empêtrée. Son nom était Mohammad Khatami. Pourtant, il s’est avéré qu’il n’était pas le héros tant attendu, et qu’il n’avait pas les capacités ou le désir de nous sortir de là. Pour être juste, les choses ont commencé avec l’évolution vers le progrès et la modernisation ; il y avait une faible partie de droits et de libertés, mais cela n’allait pas du tout au rythme attendu par les jeunes impatients de la troisième génération.

Ainsi a chuté un héros, et quatre années d’Ahmadinejad s’engagèrent alors.

À la fin de ces quatre années, nous avions désespérément besoin de changement. L’espoir a été matérialisé par Mir Hossein Mousavi, qui se trouve avoir été premier ministre en 1984. Mais les dirigeants totalitaires de cette Dystopie s’en sont occupé et ont écrasé cette dernière lueur d’espoir.

Dans La Vie de Galilée de Brecht, un élève de Galilée l’accable de cette phrase : « Malheureux le pays qui n’a pas de héros. »

« Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros. », répond-t-il avec sagesse.

Ma génération est lasse de la désillusion, fatiguée d’être déçue. Nous refusons d’accepter le statu quo et nous nous élevons contre ce régime. Je ne sais pas vraiment combien de temps il vont mettre pour écraser notre résistance mais pour l’instant, on se débrouille plutôt bien. Nous restons mobilisés même si nos frère Basij, nos frères policiers tuent leurs semblables, assassinent des Iraniens. Nous restons mobilisés même si vous nous battez avec des clubs et des bâtons, même si vous essayez de nous étouffer avec vos gaz lacrymogènes.

Une grande nation refuse de succomber si facilement.

Hier, dans l’importante foule qui revenait de la zone de combats avec ses blessures, sa colère et sa tristesse, j’ai aperçu un vieil ami à moi.

« Bienvenu en 1984 », m’a-t-il dit, plein d’angoisse.

Je l’approuvai d’un signe de tête ; la boucle était bouclée.

Il a ajouté : « Nous devons faire face à une police anti-émeutes sanguinaire, main dans la main, comme dans la chanson Brothers in Arms de Dire Straits. »

C’est à cet instant que j’ai compris pourquoi les révolutionnaires Français ont ajouté « Fraternité » à leur devise.

« Liberté, Égalité, Fraternité. » [NdT : En Français dans le texte], bien sûr.

—-

Copyright © 2009 Tehran Bureau


juin 20 2009

Mettre en place un relais Tor

logo tor

Tor (acronyme de the onion router) est un réseau de tunnels virtuels qui vise à empêcher l’analyse de trafic, et donc à renforcer l’anonymat et l’intimité. Pour faire court, puisque ce billet n’a pas pour objectif de présenter Tor en détail (le site officiel le fait très bien, ou encore cet article de rebellyon.info), le client Tor de l’utilisateur récupère les adresses des nœuds (ou relais, c’est-à-dire des ordinateurs auxquels il peut se connecter) auprès d’un serveur annuaire, puis il choisit aléatoirement un chemin qui passe pas un certain nombre de ces nœuds jusqu’au serveur de destination. Entre chaque relais, les communications sont chiffrées et chaque relais ne connait que le nœud précédent et le nœud suivant (si bien qu’aucun relais ne connait tout le parcours aléatoirement défini). Et puisque qu’une bonne illustration vaut plus qu’un long discours, voilà la procédure en image :

schéma tor

Tor est utilisé, entre autres, par des journalistes à l’étranger, des dissidents en Chine et ailleurs, mais aussi des opposants Iraniens. La fiabilité du réseau Tor repose donc sur le nombre de nœuds et d’utilisateurs, c’est pourquoi je me propose, dans ce billet, de vous expliquer la mise en place d’un relais Tor avec Ubuntu. Rassurez-vous, ce n’est pas insurmontable !

Installation de Tor

Avant toute chose, il faut installer Tor. La version des dépôts officiels est obsolètes, il va donc falloir commencer par en ajouter d’autres.

  • Éditez le fichier /etc/apt/sources.list en super-utilisateur avec votre éditeur de texte favoris, par exemple nano : sudo nano /etc/apt/sources.list,
  • Ajoutez en fin de fichier les deux lignes suivantes (en remplaçant éventuellement jaunty par la version que vous utilisez si elle diffère) :
    • deb http://mirror.noreply.org/pub/tor jaunty main
    • deb-src http://mirror.noreply.org/pub/tor jaunty main
  • Importez les clés de chiffrement du dépôt et ajoutez-les à votre trousseau (tout en une ligne, soyons fous !) :
    gpg --keyserver subkeys.pgp.net --recv 94C09C7F && gpg --fingerprint 94C09C7F && gpg --export 94C09C7F | sudo apt-key add -,
  • Mettez ensuite à jour la liste des paquets, avec : sudo apt-get update,
  • Vous pouvez ensuite installer Tor, en cliquant ou avec : sudo apt-get install tor.

Voilà, Tor est maintenant installé (profitez-en pour l’utiliser, tant qu’à faire ;) ).

Configuration d’un relais

Passons maintenant à l’essentiel, à savoir la configuration d’un relais Tor. Pour cela, on va créer un nouveau fichier de configuration, à notre sauce.

  • Renommez le fichier de configuration original (histoire de le conserver, au cas où), avec : sudo mv /etc/tor/torrc /etc/tor/torrc.bak,
  • Ouvrez un nouveau fichier de configuration : sudo nano /etc/tor/torrc,
  • Remplissez le comme cela :
    SocksPort 9050
    SocksListenAddress 127.0.0.1
    Log notice file /var/log/tor/notices.log
    Log debug file /var/log/tor/debug.log
    DataDirectory /var/lib/tor
    Nickname un_nom_pour_le_serveur # À adapter
    Address adresse_de_la_machine # À adapter
    RelayBandwidthRate 100 KBytes
    RelayBandwidthBurst 200 KBytes
    ContactInfo Prenom Nom <mail> # À adapter
    ORPort 9001
    ExitPolicy reject *:*

    Pensez à modifier le fichier aux lignes signalées. Concernant l’adresse de la machine : si vous avez une IP fixe, il vous suffit de la mettre ; si vous avez au contraire une IP dynamique, il faudra créer un nom de domaine qui redirige vers cette IP (chez dyndns, par exemple), et le mettre.
  • Pensez à ouvrir les ports ; Tor utilise le port TCP 9001.
  • Dès que vous avez fait tout ça, il vous suffit de redémarrer Tor : sudo /etc/init.d/tor restart.

Nous allons enfin nous assurer du bon fonctionnement du relais.

Vérification du fonctionnement

Une fois Tor redémarré, jetez un œil au fichier /var/log/tor/notices.log. Durant la quinzaine de minutes suivant la mise en place du relais, si tout se passe comme prévu, vous devriez voir une notice qui ressemble à « Self-testing indicates your ORPort is reachable from the outside. Excellent. Publishing server descriptor. ». Si c’est le cas, votre relais est fonctionnel !


juin 18 2009

Jusqu’où Iran nous ?

Les élections iraniennes des derniers jours sont contestées, parce que contestables. Depuis ces élections, les manifestations sont durement réprimées, les informations difficiles à avoir et pour cause : les journalistes étrangers sont réellement empêchés de travailler. De plus, les opposants au régime sont arrêtés, quand ils ne sont pas tous simplement assassinés, et risquent comme l’a rappelé ce matin un procureur iranien la peine de mort. C’est une véritable honte, un gigantesque scandale. Ce pays qui n’était pas un modèle de démocratie a clairement basculé dans un négationnisme libertaire. Nous pouvons aider les iraniens, nous le devons. Nos actes auront certes un faible impact, mais nous n’avons pas le droit de laisser un gouvernement bafouer de la sorte les libertés fondamentales et les droits de l’Homme : aujourd’hui et dans les temps qui viennent, nous sommes tous des Iraniens.

De drôles d’élections…

Sur le fond, et au fil des jours, il apparait de plus en plus clairement qu’il y a eu fraude, les élections ne se sont en tout cas pas tenues de façon transparente.
Il est d’abord étonnant que les résultats, dans les fiefs de Moussavi, lui soient aussi peu favorables, de même que le fort score d’Ahmadinejad à Téhéran, ville progressiste, est peu crédible. Les résultats des élections ne correspondent absolument pas aux attentes, ni à la géographie électorale de l’Iran, même s’il faut bien admettre que ce ne sont pas là des preuves solides. Ces informations participent cependant à faire douter les Iraniens et la communauté internationale.
Il y a plus étonnant ; la façon dont ont été « comptées » les voix. Au fil des annonces, les pourcentages sont restés les mêmes. Voilà le tableau des vagues successives de résultats annoncés :

Vague # Moussavi Ahmadinejad
1 2 955 131 7 027 919
2 4 628 912 10 230 478
3 6 575 844 14 011 664
4 7 526 117 15 913 256
5 8 124 690 16 974 382
6 8 929 232 18 302 924

Le coefficient de détermination est quasiment égal à 1 ; il vaut 0,999 5, c’est-à-dire que les scores de Moussavi et d’Ahmadinejad évoluent ensembles de manière quasi-linéaire : pour chaque voix qu’obtient Moussavi, Ahmadinejad en obtient près de 2 (1.9 pour être un peu plus précis). Cette quasi-perfection mathématique et statistique n’est absolument pas réaliste, et accrédite fortement la thèse de la fraude.
Toujours en lien avec le comptage des voix, que penser de l’image ci-dessous, qui représente deux captures de la télé iranienne, à quelques heures d’intervalle ? Le troisième candidat, qui avait 633 048 voix le matin, à 9H47, n’en a plus que 587 914 en début d’après-midi, à 13H53 !
elections_truquees
On peut aussi s’interroger sur la procédure elle-même : pour voter, il faut écrire le nom du candidat choisi sur le bulletin. Le souci c’est qu’en Iran 20,6 % de la population est analphabète, et doit donc demander de l’aide, par exemple, à un « gardien de la révolution » qui peut aider à bien voter… Et je ne parle pas même des urnes mobiles, hors de tout contrôle si ce n’est celui des « gardiens de la révolution », qui contenaient près de 7 millions des voix…
Et puis, comment le Ministère de l’Intérieur, qui a repoussé l’heure de fermeture des bureaux à 22 heures en raison de l’affluence, peut-il annoncer Ahmadinejad vainqueur dès 21H30 ?
Enfin, est-il normal que dans une trentaine de villes iraniennes, le taux de participation dépasse 100 % ?
Les élections ont, à mon sens, clairement été truquées.

Une presse et des opposants muselés

Mais le pire est bel et bien l’oppression terrible qui a suivi ce scrutin : une véritable chape de plomb s’est abattue sur l’Iran.
Dès les premières manifestations, les autorités iranienne ont clairement empêché les journalistes étrangers d’exercer leur profession en les renvoyant dans leurs pays ou, pour ceux qui restaient malgré tout, en leur interdisant de filmer ou de photographier quoi que ce soit et, maintenant, en les obligeant à rester dans leurs bureaux. Il faut dire que les manifestations pro-Moussavi ont rassemblé et rassemblent encore des centaines de milliers d’Iraniens, voire des millions, et encore plus les soutiennent à travers le monde. Ces manifestations sont très durement réprimées ; dans le sang (certaines images peuvent choquer). Depuis le début des manifestations, ont dénombre au moins 7 morts et de très nombreux blessés plus ou moins grave, sans compter les interpellations. Les milices de l’État tirent sur la foule, et tuent, comme le montrent les vidéos que les manifestants produisent eux-même, puisqu’ils sont aussi obligés de se substituer à une presse muselée ou muette.
Hier matin, les journaux iraniens ont - enfin - évoqué ces manifestations, pourtant immenses, en mettant en vis-à-vis une autre photo d’une contre-manifestation pro-Ahmadinejad organisée par le pouvoir, photo truquée (mais Ahmadinejad a l’habitude) puisqu’elle n’a pas tout à fait eu le même succès que la vraie révolte :

Photo iranienne truquée

Mais malgré les violentes répressions, la mobilisation continue et ne cesse de prendre de l’ampleur ; malgré les menaces de mort proférées par les autorités, la révolte gagne tous les Iraniens, même les footballeurs (et le football, en Iran, tient une place très importante).
Internet est une véritable bulle d’air pour les opposants et Twitter un des lieux d’informations privilégiés, mais déjà, on apprend que des utilisateurs de ce service sont arrêtés, que le net iranien est lourdement censuré.

Nous devons les aider !

Il y a plusieurs moyens d’agir. Face au courage que déploient les manifestants, nos moyens d’actions à nous, derrière nos écrans, sont certes ridicules, mais s’ils peuvent contribuer à aider, ne serais-ce que de manière infime, nous devons le faire.
Pour les utilisateurs de Twitter, il est en premier lieu assez intéressant de changer le fuseau horaire et la location pour, respectivement, GMT+3H30 et une ville iranienne comme Téhéran, et ce afin de noyer les vrais Iraniens dans une masse importante d’utilisateurs et rendre ainsi plus complexe le travail du gouvernement qui, comme je l’ai dit tout à l’heure, interpelle encore et toujours les opposants, y compris les utilisateurs du service de micro-blogging qui est, littéralement et heureusement, noyé sous les informations et commentaires.
Il est encore plus intéressant de configurer un proxy squid et de le communiquer, via DM Twitter, @austinheap ou @ProtesterHelp.
Ces moyens d’actions, et d’autres, sont recensés aux adresses suivantes ;

Au-delà de l’aide logistique que nous pouvons apporter via, par exemple, un proxy, il faut absolument faire connaître au monde le réalité des répressions que subissent, actuellement, les opposants Iraniens. Au-delà de toute considération politique (Ahmaninejad n’est pas un saint, pas plus que Moussavi, même si les deux ne sont pas tout à fait les mêmes, n’en déplaise à Obama), c’est pour les Libertés que nous devons, autant que faire se peut, les aider. Les droits de l’Homme doivent s’appliquer partout, même en Iran.


juin 15 2009

Politique & logiciel libre : tribune de Cohn-Bendit dans Le Monde

Un rapide billet pour vous signaler qu’on retrouve dans Le Monde sorti ce soir et daté du 16 juin 2009 une tribune de Daniel Cohn-Bendit, élu député européen sur les listes Europe Écologie en Ile de France, intitulée « Faisons passer la politique du système propriétaire à celui du logiciel libre ». Ce n’est absolument pas une parodie, et c’est même assez riche d’enseignements ; c’est à découvrir dans la version papier ou sur le site du Monde.

Morceaux choisis :

« Depuis une semaine, je dis et répète : Europe Ecologie n’est pas propriétaire de ses électeurs. Si un droit de propriété électoral devait exister, ce serait évidemment celui des citoyens sur les formations qui les représentent, et non l’inverse ! Saine évidence que nos concurrents - et peut-être futurs partenaires - devraient méditer. »

« Les idées, pas plus que les personnes, n’appartiennent pas à quelqu’un. Elles ont vocation à circuler librement, à se propager et à évoluer aux contacts des autres. »

« Alors, à la lancinante question du « qu’allons-nous faire », je réponds que nous allons continuer à briser la logique du « système propriétaire » qui domine notre vie politique nationale, tant au niveau global qu’au niveau local, tant par l’Europe qu’à l’occasion des élections régionales. Plus que jamais, nous allons promouvoir la notion de « logiciel libre » appliquée à la politique et à la société. »

« Dans la politique, comme dans la nature, la biodiversité est une richesse et toute tentative de nous fondre dans une sorte de grand parti social-démocrate serait synonyme d’appauvrissement. Nous voulons essaimer nos façons de faire et de penser la politique auprès de nos concurrents et potentiels partenaires. »

Une vision inhabituelle et intéressante de la politique, à lire de toute urgence !


juin 14 2009

« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans »

Dimanche 14 juin 2009. En cette belle journée où Le Che, s’ils vivait encore, aurait soufflé sa quatre-vingt-unième bougie, j’entre dans ma dix-huitième année comme César entra dans Rome, pour s’en emparer, la diriger et la conduire à la gloire, franchissant tout autant convaincu que lui mon Rubicon dominical et vous gratifiant par là même d’un bateau ivre discursif que je me suis tout de même efforcé d’organiser.
Je vais tout d’abord évoquer la Seconde Guerre mondiale, puisque le 14 juin 1940, c’est avant tout la date à laquelle les nazis ont envahi Paris, dans le cadre terrible d’une guerre qui fit trembler la Terre entière. Après avoir visité le camp de concentration du Struthof, après avoir traversé le mémorial d’Alsace Moselle, après avoir écouté Mme Kolinka, déportée juive revenue en vie des camps de la mort, je suis encore plus convaincu que jamais de l’imbécilité profonde de la guerre. L’Allemagne nazie a entassé des millions d’hommes et de femmes dans des baraques comme on entasse aujourd’hui les poulets en batterie, sans eau ni nourriture suffisantes, seulement parce qu’ils étaient juifs, seulement parce qu’ils étaient homosexuels ou seulement parce qu’ils étaient communistes. Polonais, Français, Allemands ; toutes les langues et toutes les communautés étaient mêlées dans ces bâtisses de la honte, où chacun était sans cesse obligé de travailler, subissant jours et nuits caprices et railleries des kapos et des SS. Quels mots peuvent qualifier l’horreur de cette guerre, l’ignominie des camps ? Aucun, je le pense, n’est assez dur ni assez lourd pour cela. Comment l’Homme a-t-il pu fomenter une organisation de la mort aussi abominable que la solution finale ? Une fois encore, je n’en sais rien. Tout ce que je sais c’est que des soldats sont morts, que des Hommes ont souffert et que la guerre n’a apporté que ruines et désolation. Des lumières d’humanisme ont cependant brillé dans le brouillard de la guerre, comme le consul portugais Aristides de Sousa Mendes, ou l’arriviste allemand Oskar Schindler, qui ont sauvé des dizaines de milliers de juifs de la déportation avant qu’un jour, dans leur vie, le printemps ne refleurisse.
Alors, sur les ruines encore fumantes de la Seconde Guerre mondiale, est née l’Union Européenne, d’abord Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, liant les sœurs ennemies française et allemande et n’ayant plus d’autre but, désormais, que la Paix. Pourtant, depuis ces événements terribles, d’autres exemples de tortures, de génocides et de guerres sanglantes et inhumaines abondent. Le pieu vœu de l’Union Européenne que les peuples soient frères dans la Paix universelle est encore un doux rêve d’enfant, une utopie juvénile, mais dans laquelle nous devons absolument placer tous nos espoirs. Le 14 juin, c’est aussi le jour de la signature des accords de Schengen qui, en 1985, accordent à tous les européens la liberté de circulation dans les États de l’Union. De l’invasion de Paris à la mise en place de ce traité, des lignes de barbelés à la disparition des frontières, l’Europe, et donc le Monde, a progressé sur le chemin encore long et ardu de la Paix. C’est aussi en raison de ce lourd héritage que nous n’avons pas le droit d’abandonner l’Union Européenne et par là même le rêve pacifique de son père fondateur, Robert Schumann. Les chiffres de l’abstention des élections de dimanche dernier sont donc inacceptables.
À l’image de Sousa Mendes et de Schindler, il y a, de nos jours encore, des héros ordinaires qui, comme les Justes qui cachèrent des Juifs pendant la guerre, abritent des immigrés, réfugiés dit « clandestins », que notre gouvernement stigmatise au travers de son terrifiant Ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale. Il y a quelques semaines de cela, le Parti Socialiste proposait à l’Assemblée Nationale l’abrogation du « délit de solidarité » qui condamne l’aide de clandestins à de lourdes peines de prison et de très fortes amendes. M. Besson, Ministre de l’Immigration, a alors balayé d’un revers de manche cette proposition venue de son ancien camp, arguant que la loi n’était jamais appliquée. Pourtant, il y a deux jours, on a appris dans Le Monde que Claudine Louis, 58 ans, était poursuivie pour avoir aidé un jeune Afghan… La France envoie des soldats combattre les talibans, en Afghanistan, et n’accorde même pas l’asile à ceux qui les fuient !
Lorsque j’entends la mise en place d’une politique de quotas pour les expulsions de sans-papiers, lorsque j’apprends que la France envoie sans cesse plus d’hommes et de femmes mener des guerres inutiles partout dans le monde, lorsque je vois, enfin, les cités-ghettos où s’entassent des étrangers, les différences qui règnent encore entre les hommes et les femmes, les scores et les propos du Front National, le racisme ambiant, je me sens « en étrange pays dans mon pays lui-même » (Aragon).
Et ce ne sont pas là les seules dérives. Depuis un an, contre l’évolution et contre la jeunesse, le Ministère de la Culture aux ordres de l’Élysée a tenté d’imposer sa loi favorisant la diffusion et la protection de la création sur Internet, mieux nommée HADOPI, qui ne favorisait non seulement pas la Culture, mais n’avait en fait pour seul but que la répression des internautes. Rejetée une première fois par le Parlement, imposée en seconde lecture par le gouvernement, repoussée par le Parlement Européen, c’est finalement le Conseil Constitutionnel qui a signé sa fin en censurant la partie « répression » de la loi, mercredi dernier, infligeant du même coup un camouflet au Président et à son gouvernement autoritaire. Mais déjà, après cette victoire des libertés, se profile une autre menace législative : la loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure (la LOPPSI), cette fois fourre-tout issu d’un Ministère de l’Intérieur qui veut resserrer les vis en mettant en place une surveillance à la 1984 (Orwell). Notre Président instaure, petit à petit mais de façon certaine, un État scandaleusement autoritaire, triste écho d’un sombre passé dont j’ai déjà parlé ; chaque loi qu’il promulgue est un pas vers la dictature et, au fil du temps, nos libertés s’érodent, s’amenuisent, périclitent.
Face à cela, il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun. L’Homme a fait Dieu à son image, à ses désirs, et c’est par pure peur que l’Homme a imaginé la religion, la vie après la mort. La religion, c’est une folie qui dit que pour pouvoir bien vivre une fois mort, il faut avoir mal vécu tant qu’on était en vie. La religion, en fait, n’a servi qu’à ralentir le progrès ; pour le Vatican, la Terre n’est devenue ronde qu’en 1992, l’année de ma naissance, j’avais alors à peine quelques mois. La religion, c’est aussi l’antichambre du sexisme, le frein le plus pernicieux à l’égalité des sexes et à la parité. La religion, enfin, c’est la bride la plus solide à toute Liberté. Le prêtre promet la vie éternelle ; je n’en veux pas ! Je veux simplement vivre ; la vie, si elle est éternelle, est insensée ; la vie, sans arrêt, c’est la mort de l’envie. Mais heureusement la religion, cette idée infondée, sans sens scientifique, sans rationalité aucune, est en déclin. Vivons, simplement, à la seule lumière de la raison, puis mourrons.
Aujourd’hui, j’ai dix-sept ans. J’aime Rimbaud, Voltaire, Éluard, Aragon, la Liberté, la Paix, la Nature, les oiseaux, les Hommes et les Femmes, j’aime l’Humanité mais je hais cependant guerres et religions.
Je ne veux, pour moi et pour le monde, que Liberté et Bonheur, et je me battrai pour cela, car « il n’est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage » (Périclès). C’est utopiste, sans doute, mais « on n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans » (Rimbaud).