« L’amour est à réinventer »
« Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. »
- Antoine de Saint-Exupéry

Comment parler d’amour sans passer pour un moraliste ? Comment en parler sans passer, non plus, pour un réac ressassant un passé, un âge d’or ? C’est difficile. Mais j’essaie. Portons donc un regard sur l’amour, un regard naïf et niais, un regard ringard aussi, un regard pessimiste sans doute. Mais un regard qui aura le mérite, grand s’il en est, d’être sincère.
Les femmes sont avec leur liberté nouvellement acquise comme ces adolescents qui découvrent l’alcool : elles en aiguillonnent les limites, en abusent, et tombent dans les mêmes travers que les hommes. Car la parité ; l’égalité entre les hommes et les femmes est une avancée qui couve une déchéance terrible, dont elle est loin d’être la seule cause : la mort du sentiment amoureux. « Dieu est mort », écrivait Nietzsche en son temps. Écrivons quant à nous un constat beaucoup moins enthousiasmant : l’amour est mourant.
En mai 68, entre deux pavés et quelques barricades, s’est amorcée une période d’une dizaines d’années, allant de cet élan libertaire qui s’est traduit en véritable révolution sexuelle et de la découverte de la pilule à l’apparition du virus du Sida : la parenthèse enchantée. Une dizaine d’années à « jouir sans entrave », Woodstock en grand-messe, sonnant le début d’un consumérisme sexuel. Car le pendant mauvais de ce formidable gain de liberté est double : d’une part un libéralisme amoureux, qui rend l’amour vrai mais au prix de la sincérité ; d’autre part le déclin du sentiment pour un omnisexualisme vulgaire et déplaisant.
Le premier pendant négatif est, en réalité, tout de même une avancée, plaçant l’homme face à la froideur vertigineuse d’une vraie liberté. Car désormais émancipés, les hommes peuvent aimer vraiment, par amour, et non par contrainte ; le temps où le père choisissait le mari de sa fille est révolu. L’évolution se fait du mariage de raison, du mariage plat et intéressé, du mariage inerte à ce que Bruckner appelle dans le paradoxe amoureux « le noble défi du mariage d’inclination ». Aimer enfin par amour, voilà ce que cette évolution promet. Plus authentique, plus sincère, mais donc, plus violent aussi : je t’aime, je suis avec toi ; je ne t’aime plus, je te jette. C’est le prix à payer de la sincérité, un prix qui peut paraître cher mais qui donne sa valeur même au sentiment amoureux. Mais c’est aussi une dérive qui fait courir le risque d’un amour-marché. L’autre est consommé comme n’importe quel bien autant qu’on nous consomme. Finalement simple objet chacun pour l’autre, voilà où peut dériver cette vertigineuse conquête d’honnêteté.
Le second pendant négatif est une aberration, une décrépitude du sentiment pour le sexe, un sexe fade, aseptisé. Et paradoxalement, le sexe libéré est un enfermement nouveau : celui de la pornocratie. Nous sommes inondés d’images, de vidéos, d’idées sexuelles dès notre plus jeune âge, sur Internet, à la télé, dans les revues. Exemple révélateur de notre époque : on diffuse même la bande annonce de Dirty Diaries avant Prince of Persia, devant une salle qui compte bien des enfants… Faut-il s’en plaindre ? Faut-il se plaindre de cette tendance à tout montrer, à poils sans poils pour reprendre la remarque de Catherine Millet dans Philosophie Magazine ? Faut-il se plaindre de cette libération du sexe, partout diffusé, banalisé ? À première vue, non. Mais on a cependant au moins deux raisons de s’inquiéter : l’illusion de sexe ainsi entretenue, qui enferre les hommes en les faisant passer pour libres, et le remplacement du sentiment amoureux par une basse sexualité animale.
L’avènement de la pornographie est aussi l’avènement d’un sexe aseptisé, télégénique, loin des réalités ; au fond, d’un sexe inhumain. Et c’est pourtant ce que l’on balance sur les écrans qui nous entourent et nous étouffent, c’est pourtant le seul modèle qu’on offre aux jeunes. On leur présente un faux-sexe, fait de violences, de femmes-objets, d’absence de poils, de relations en nombre, d’irrespect de l’autre ; on leur présente, au fond, le sexe qui correspond à l’amour libéral : le sexe où l’autre n’est qu’objet, « sac à foutre », bien de consommation ; le sexe sans amour dont on fait tout l’amour. Et comment réagissent-ils, ces jeunes, ces enfants dès l’enfance par le sexe habités lorsqu’ils le découvrent vraiment ? Pornographie, immense fossé entre le réel et le fantasme sans sentiment, fossé vertigineux que la pornographie elle-même nous force à traverser… « Le sexe n’est pas l’amour, ce n’est qu’un territoire que l’amour s’approprie », écrivait Kundera. Force est de constater qu’aujourd’hui, l’amour est plutôt un prétexte que s’approprie le sexe…
Et ce sexe omniprésent en devient fade, insipide. Car le sexe banalisé est un sexe sans intérêt ; c’est un sport de plus, qui n’a plus ni le goût de l’intimité, ni la délicatesse d’une concrétisation amoureuse, ni le mystérieux d’un nouveau continent encore inexploré. Plus n’est besoin de créativité lorsque nos comportements sont dictés par les films. Fini le mystère excitant au pays où tout est nu.
Pire, ce sexe est culte du beau, du lisse, du net, du gros. Il nourrit un idéal irréel, en recouvre le papier glacé des magazines féminins et l’imprime sur les pellicules de nos films les plus anodins. Il y a le beau, des canons inébranlables, et le vulgaire, qui tente par tous les moyens de l’imiter. Chirurgie esthétique, régimes, vêtements de mode, coiffures, maquillages, tous les subterfuges sont bons pour changer son apparence. Et son apparence seulement, car le sexe a vidé l’amour de tout sentiment. On n’aime plus, on désire un corps. Un corps comme un objet, on en revient à la vision bassement matérialiste du sexe à notre époque… Malheur à celui qui n’a pas le corps qu’il faut, car le couperet de l’amour libéré est alors froid et net. Moches, laids, ou plutôt ; ceux qui ne ressemblent pas à la beauté couchée sur le papier glacé n’ont plus qu’à dépérir dans la solitude miséreuse qu’impose à leur esprit leur corps tant rejeté. Et dans les corps, les esprits délaissés sont abandonnés à leur seule tristesse. La libération sexuelle orgiaques réunit les corps, les emmêle si tant est qu’ils soient beaux, mais éloigne les hommes les uns des autres. On a sans doute jamais autant fait l’amour à deux, trois, cinq, dix, vingt ; on a sans doute jamais été, aussi, si seuls. Concrétisation ultime de nos sociétés individualistes poussées par le consumérisme…
Qui plus est, cette brutale omnisexualité enferme les hommes dans une illusion de liberté. Car si elle semble les rendre plus libres, libres de jouir sans entrave, elle leur impose en fait un nouveau modèle, un nouvel exemple. Tous ont les mêmes comportements, la scène est typique, inlassablement répétée dans tous les films pornos, intégrables presque tous dans le schéma suivant : pipe – baise – éjaculation faciale. La liberté, est-ce cet unique choix ? Bien sûr que non ! L’hypo-sexualité est vue comme une faiblesse, une maladie. L’hyper-sexualité aussi. Une bien drôle de liberté qui ne laisse de choix que dans une mince bande de possibles…
Reste un troisième point qui peut changer notre regard sur cet exponentiel développement du sexe, mis en lumière par Aldous Huxley dans le meilleur des mondes : « À mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. » Cette omnisexualisation du monde n’est-elle pas la réponse, le cri de révolte, le soupir des créatures opprimées que sont les hommes à l’ère du capitalisme de masse ? Ne trouve-t-on pas dans le sexe, comme dans le football, comme dans la religion en son temps, un nouvel opium du peuple ? Sex, drugs & rock’n’roll, non pas affirmation de liberté, mais dernier îlot d’oubli dans le désespoir d’un monde qui nous échappe, nous dépasse, nous renie.
En écho à cette révolution des mœurs, on observe un changement de la condition des femmes. Car si les hommes en général sont sexuellement plus libres, la femme en particulier s’émancipe elle aussi. Et elle aussi jouit sans entrave, en conséquence néfaste du féminisme. Comme souvent, face à un extrémisme nait, comme pour le contrebalancer, un autre extrémisme, sans que ni l’un ni l’autre ne soit la solution. Et ça n’a pas manqué : face au machisme d’un autre temps qui place l’homme supérieur à la femme est apparu un féminisme extrême, non pas voulant l’égalité, mais déboulonnant l’homme ad nauseam, le réduisant, l’annihilant, le combattant comme une bête qui trop longtemps nous a asservi. Le féminisme se trompe, il est pourri à la base car il reproduit le même défaut que le machisme : la négation de l’égalité. Oui à l’égalité entre les hommes et les femmes, qui a certes profité du féminisme, mais qui n’est pas atteinte aujourd’hui ; non à la supériorité d’un sexe sur un autre ; non, donc, au féminisme et au machisme.
Par ce changement dans la condition des femmes, la femme est devenue homme ; elle est devenue « chienne », « salope » revendiquée. Elle répond au concept de femme-objet par celui d’homme-objet ; elle tourne, pour en revenir à Dirty Diaries, ses propres pornos ; elle transcrit l’omnisexualisation du monde plus encore que les hommes, en string, poitrine gonflée à coups de silicone. La femme est devenue homme par la liberté sexuelle, mais elle a aussi copié les travers des hommes, en les amplifiant du même coup.
On pourrait pourtant se demander où s’est cachée la morale. En effet, la libération sexuelle, amoureuse, n’est pas antagoniste à la morale. Bien au contraire, en imposant le défi de l’amour vrai, du mariage d’inclination, on met fin aux mariages arrangés propices à l’adultère de nos anciennes sociétés. Et pourtant, les comportements actuels ont de quoi faire peur : tromperies, tests de fidélités, « plans culs », largages par sms (le jour de l’anniversaire, un must apparemment). La libération sexuelle n’a pas rendu l’amour plus vrai comme on l’aurait attendu, elle n’a pas retiré ses verrues d’adultère à l’amour des nos vieilles sociétés. Au contraire, elle l’a rendu pire encore. Pourquoi ? Après ce que j’ai pu évoqué, la réponse est presque directe : le sentiment amoureux s’est effacé au profit de l’omnisexualité, il s’est enferré de lui-même dans notre monde de capitalisme et de matérialisme. Plus de respect, uniquement la jouissance. Et à ce jeu, les femmes « libérées » sont plus hardies encore, toutes excitées qu’elles sont par cette liberté trop longtemps refusée à elles.
Pourtant, peut-on imaginer de vrai amour sans respect de l’autre ? Peut-on imaginer de l’amour uniquement physique, uniquement sexuel ; doit-on se résigner à enterrer le sentiment amoureux, comme un archaïsme à jeter ? Les idées préconçues vont dans ce sens, l’homme un peu trop sentimental se voyant bien vite taxé ironiquement de romantique. Pour peu que l’on évoque le sentiment amoureux, on s’entend moqué, caricaturé, trop « fleur bleue ».
Alors, nous l’affirmons : vive le sentiment amoureux, même décadent. Croyons niaisement à l’amour vrai, défendons, anachroniques perdus que nous sommes, l’amour vrai. Refusons le sexe à tous les étages proposé par nos sociétés modernes. « L’amour est à réinventer », écrivait Rimbaud. Réinventons-le continuellement. La liberté sexuelle portée depuis mai 68 est un cadeau, sachons en être à la hauteur : le plus beau moyen d’exploiter ce cadeau, c’est d’aimer, pas de baiser. Dans notre société ultra-libéraliste, omnisexuelle, pornocratique, créons-nous liberté. Résistons, non pas à l’évolution vers plus de liberté, mais à la déchéance d’une liberté consommée comme de l’alcool en binge drinking. Redonnons sens à la phrase de Kundera : c’est à l’amour se s’approprier le sexe, pas l’inverse.
Image de l’article par Brandon Christopher Warren, licence creative common BY - NC.