juin 6 2011

Le drame syrien

(Billet publié le 5 juin dernier sur Sarrebourg Nouvelle)

Syrie

À une époque où tout s’accélère et où les instants se succèdent dans le chaos d’un fatras d’informations de plus en plus dense ; à une ère gouvernée par ce que Finchelstein appelle la dictature de l’urgence (Gilles Finchelstein, La dictature de l’urgence, Fayard, 2011), les chiffres perdent leur sens et les drames passent, parfois, comme des banalités noyées dans un flot incessant de scoop et de sensationnel. On peut penser par exemple à ces attentats en Irak ou ailleurs qui, devenus habituels, ne choquent plus guère le spectateur d’un journal télévisé qui ne les évoque qu’« en bref ». La mort se banalise, les enjeux s’obscurcissent. L’information n’a, semble-t-il, plus que la gravité de sa fraîcheur. Culte de l’instant et culte de la vitesse, nous dit Finchelstein ; ici, instant du scoop qu’on oublie dès le lendemain, vitesse d’une information qui ne se hiérarchise plus dans l’esprit de spectateurs qu’elle étouffe. La nouvelle victime de ce petit drame de nos sociétés modernes, c’est sans doute la Syrie. L’intérêt porté au massacre d’innocents, d’enfants même, coupables seulement de protester contre un régime tyrannique, est dérisoire. Hier, le 20 heures de France 2 (pour n’en citer qu’un seul, mais tous ou presque sont coupables) n’en parle qu’après Roland Garros, après la cuisine politicienne d’Europe Écologie – Les Verts, après les derniers rebondissements dans notre guerre libyenne, après ce qu’il ne convient même plus d’appeler le concombre tueur, puisque ce pauvre concombre n’y est pour rien. Un sujet, traité comme ces autres. Pour parler d’un drame qui se noue en silence. Le vrai problème tient peut-être dans l’habitude : de la mort, du sang, des guerres, l’individu lambda a désormais l’habitude. Que l’information soit reléguée par un système médiatique surexcité, c’est regrettable : qu’elle ne choque plus ou presque, en voilà une conséquence terrifiante.

Tout commence par ce fameux « printemps arabe », salvateur autant qu’inespéré, qui renverse les tyrans de Tunisie et d’Égypte et secoue bon nombre d’autres pays de la région. Parmi ceux-ci, la Syrie a vu poindre dès février une contestation qui, depuis, n’a cessé de prendre de l’ampleur malgré la rude opposition qu’elle rencontre. À l’image de leurs camarades tunisiens et égyptiens, les manifestants, pacifiques, réclament plus de liberté, plus de démocratie, l’application des « droits de l’Homme ». Ils veulent, à l’image de leurs inspirateurs, renverser leur tyran. On ne peut, sur ce point, que les approuver : la réaction dudit tyran aux manifestations, qui les réprime dans le sang, leur donne raison s’il le fallait encore.

Bachar el-Assad reprend les rênes d’un État autoritaire à la mort de son père, Hafez el-Assad, en 2000. Culte de la personnalité, hyper-surveillance de la société, interdiction de toute opposition : la Syrie que lui laisse son père a tout d’une dictature. En témoigne le massacre de Hama, en 1982, qui vit la mort de dizaines de milliers de Syriens et la destruction du tiers de la ville, dont de nombreux chefs-d’œuvre architecturaux. Pour conserver le pouvoir, el-Assad père a su détruire son patrimoine et tuer son propre peuple, dans un silence coupable, déjà, des médias occidentaux. Son fils, qui commença par donner l’illusion d’un peu plus de liberté avec de timides réformes bien vite interrompues, continuera sur la droite ligne de son père, n’en déplaise à Nicolas Sarkozy qui lui déroula le tapis rouge le 14 juillet 2008. Moins de dix jours avant que Bachar el-Assad ne prenne place à la tribune aux côtés des chefs d’États invités au défilé annuel de notre armée, entre neuf et vingt-cinq prisonniers politiques qui tentèrent de se révolter furent tués dans la prison de Sednaya. Le pouvoir d’el-Assad fit tout pour étouffer l’affaire. Dans un rapport de juillet 2010, Human Right Watch dresse le sombre bilan des dix années de règne sans partage du fils el-Assad, « dix années entachées par la suppression de droits, les détentions d’activistes, la censure des médias et l’ostracisme des Kurdes », écrit l’ONG. Bien loin de ce qu’a pu tenter de nous vendre notre président, le fils n’a rien à envier à son père.

Face aux révoltes arabes, conscient de la menace, le régime syrien sembla lâcher du leste, annonçant le 17 février des mesures sociales. Mais derrière la façade, le joug sécuritaire s’intensifiait ; la véritable volonté du régime était d’empêcher tout soulèvement. Et le peuple ne s’y trompa guère : dès le 15 mars, suite à un appel lancé sur Facebook, des révoltes prennent place à Damas, avant de s’étendre à d’autres villes du pays. Depuis lors, la contestation n’a pas faibli, s’étendant à tout le pays, mais elle est, immanquablement, réprimée dans le sang. Dans le même temps, le régime tente d’envoyer des signaux positifs (libérations de prisonniers, modifications législatives) qui n’ont, devant la répression accrue, aucune crédibilité.

À l’heure actuelle, sans doute plus d’un millier de personnes ont été tuées par le pouvoir en place, des milliers d’autres sont blessées. Les prisons s’emplissent et la torture fait rage. Les révoltés crient dans un désert et buttent contre le mépris du peuple et de la vie. Ces faits sont effroyables, et justifient à eux seuls l’étiquette de « tyran » collée à el-Assad. Depuis bientôt trois mois, on tue en silence en Syrie : les journalistes ne sont plus les bienvenus, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement mis aux fers, on ne sait donc plus vraiment ce qui s’y passe. Cela explique, en partie, le lourd silence des médias, à l’instant où il faudrait au contraire braquer nos yeux sur la terreur. Il peut être difficile de prendre conscience de l’ampleur de ce drame, qui ne semble qu’un drame parmi d’autres dans le flux des infos, mais c’est une impérieuse nécessité. Car la tragédie syrienne se double d’une autre tragédie, bien antérieure mais qu’elle éclaire d’une lumière crue : celle de la banalisation de l’horreur dans nos esprits, banalisation qui coupe court à toute indignation et fait ainsi courir le risque d’un glissement vers le pire couvert par les silences.


mai 18 2011

Il revient à chacun d’œuvrer pour l’Unité

Première page du document La nouvelle de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn est bouleversante pour ses amis socialistes et, plus largement, pour tous les Français. Elle est stupéfiante et paraît même irréaliste : on peine à y croire, malgré les images de notre camarade menotté ou face au juge qui inondent, depuis dimanche, les unes et les écrans du monde entier.

La stupeur et l’incompréhension qui accompagnent cette nouvelle sont dues au décalage qu’il y a, aujourd’hui, entre la personne décrite par les médias et l’homme que nous connaissons, en tant qu’amis, que socialistes, ou même que citoyens d’un État dont il fût le ministre. Le portrait dressé de lui ne correspond pas à l’idée que nous nous en faisons, et que s’en font les Français. Cela apparaît si invraisemblable à leurs yeux que 57 % d’entre eux envisagent qu’il puisse s’agir d’une machination. Nous ne parvenons pas à nous expliquer ce qui a pu se passer et nous n’en savons, pour le moment, rien ; cela, désormais, est du ressort de la Justice américaine.

Quoi qu’il advienne, il y a aura une victime marquée à jamais ; Dominique Strauss-Kahn s’il est innocent, sa présumée victime s’il s’avère coupable. Les faits, pour l’heure, sont troubles : on entend tout et son contraire. Il revient au juge de les démêler, et à personne d’autre. Ce ne sont ni les médias ni nous, ici, qui jugerons notre homme. Tout commentaire sur les faits, dès lors, n’a aucun sens. Laissons la Justice faire son travail, dans la plus grande sérénité qu’il est possible d’espérer d’une affaire si médiatisée ; si détestablement médiatisée est-on même en droit d’ajouter.

Pour l’heure, en tout cas, Dominique Strauss-Kahn est présumé innocent. Il paraît nécessaire de rappeler cette évidence tant elle semble loin de l’esprit de certains. À cet égard, les images de notre camarade menotté, les traits tirés, ou encore la vidéo de son audience, suscitent le malaise et, disons-le clairement, l’écœurement. La question de la légalité de la diffusion de ces images en France se pose, mais les journalistes emportés par le tourbillon de l’urgence du scoop s’en sont-ils seulement rendu compte ? On a, outre-atlantique, fomenté la mise à mort médiatique d’un homme et cela est choquant. Force est de constater que ce n’est pas là notre conception de la Justice.

En tout état de cause, nous devons garder le cap, comme l’a rappelé d’une même voix le bureau national du parti qui s’est tenu hier. Le calendrier des primaires n’a en effet aucune raison d’être modifié : dès le 28 juin, et jusqu’au 13 juillet, ceux qui le souhaitent pourront officiellement se porter candidats. Le premier tour de ces primaires se tiendra le dimanche 9 octobre et le second aura lieu, le cas échéant, le dimanche 16 octobre.

Nous devons continuer, comme nous l’avons fait jusqu’à maintenant, à nous battre aux côtés des Français pour plus de Liberté et de Justice. Nous devons continuer, aussi, à expliquer aux Français nos idées et poursuivre la promotion de notre projet pour 2012, plus que jamais nécessaire afin de sortir la France du marasme dans lequel l’a plongé la politique de Nicolas Sarkozy.

Plus que jamais, les socialistes ont le devoir de rester unis pour défendre leurs idées ; et il revient à chacun d’entre nous d’œuvrer pour favoriser cette unité. Ce témoignage s’en veut un modeste exemple. « Unité, responsabilité, combativité », résumait hier Martine Aubry à l’issue du bureau national. Nous saurons, à tous les échelons et comme nous le faisions jusqu’à maintenant, donner du sens à ces trois mots et persévérer dans une cohésion studieuse. Il en va certes de l’honneur de notre parti, mais il en va aussi et surtout de l’avenir de la France.


mai 3 2011

Justice expéditive

Albert Camus

Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la télé, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la mort d’Oussama Ben Laden. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que « justice est faite » lorsqu’on assassine celui dont les crimes lui valent d’être partout nié dans son humanité, partout taxé de monstre. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les circonstances, l’immersion du corps, la vocation de justice et les effets meurtriers, les conséquences politiques et même la formation du commando d’élite. Nous nous résumerons en une phrase : une justice qui tue, ce n’est plus la Justice, car même celui que l’on fantasme comme le plus monstrueux des hommes n’en demeure pas moins homme. Il va falloir prendre conscience, dans un avenir plus ou moins proche, qu’infliger un traitement inhumain à celui qu’on dit monstre fait, de nous-même et du même coup, des monstres ; il va falloir choisir entre l’inhumanité collective ou l’humble humanité face aux abîmes des hommes.

En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une mise à mort, qui se met d’abord au service de la plus âpre rage de vengeance dont la Terre a fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, à la merci du fanatisme et du terrorisme, un État se consacre à un meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner.

L’homme est condamné à être libre, à se créer lui-même : son existence, nous dit ainsi Sartre, précède son essence. Plutôt que de nature humain, il est dès lors plus à propos de parler de condition humaine. L’homme n’est pas défini au départ ; il se définit lui-même au fil de son existence. Rien en l’homme ne saurait donc être définitif. Il peut de la sorte librement faire le mal, mais il serait absurde de prétendre que les germes du mal sont en lui, qu’il était mauvais dès sa naissance, préformé dans une monstruosité qui l’emprisonnerait. Bien au contraire, le mal consenti par l’homme trouverait sa source dans les conditions où la vie le jette, et dont la pensée seule peut nous prémunir. Arendt le démontre avec force : le mal est banal, et nous qui cessons de penser ou ne pensons pas assez sommes des criminels en puissance. Bien plus, cela conduit aussi et surtout à conclure que les « monstres » n’existent pas. Les criminels ont beau commettre des actes monstrueux, il n’en sont pas pour autant des monstres mais demeurent, bel et bien, des hommes. Et ces hommes ne sont jamais intégralement responsables, car il est des situations (j’entends, par exemple, des conditions socio-économiques insoutenables) qui pèsent comme des fardeaux. À ce titre, la première victime du criminel, bien souvent, c’est lui-même. Vouloir en faire des monstres, c’est en tout cas d’une certaine façon se voiler la face ; rejeter sur ces monstres un mal que nous sommes pourtant tous susceptibles d’entraîner. C’est sans doute Primo Levi qui en parle le mieux, à propos des gardiens du camp de concentration où il fut lui-même retenu : « Ils étaient faits de la même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. »

De cela, nous pouvons tirer au moins deux conséquences : la première, que nos criminels, même « de la pire espèce », restent des hommes faits de la même étoffe que nous et qu’ainsi, en les traitant comme des monstres, c’est nous qui devenons à notre tour des bourreaux ; la seconde, que la monstruosité que leur prête le vulgaire n’est, pour ainsi dire, pas définitive, puisqu’elle n’est pas inscrite en eux mais n’est qu’un choix délibéré. Robert Badinter a déjà dit cela dans son discours demandant l’abolition de la peine capitale en France : « Aussi terribles, aussi odieux que soient leurs actes, il n’est point d’hommes en cette terre dont la culpabilité soit totale et dont il faille pour toujours désespérer totalement. » Il en découle bien évidemment le scandale que constitue la peine de mort, mais aussi le scandale qu’il y a à danser autour du cadavre d’un mort, fut-il le plus grand terroriste de l’Histoire.

Mais il ne faut pas se méprendre ; ce mal banal n’est pas un « mal dilué », il demeure un scandale peut-être plus fort encore, comme je l’ai dit, que lorsqu’il n’était l’apanage que des monstres ; ce mal banal ne disculpe pas non plus les criminels, quels qu’ils soient. Mieux, il nous enjoint à les juger, à les punir, tout en les respectant dans leur humanité. Comprendre le criminel n’empêche pas de le juger, et permet au contraire de le juger humainement. Et le juger humainement est, sans aucun doute, la voie la plus sûre vers le changement et la réinsertion.

Qu’on nous entende bien. Si le terrorisme peut se trouver affaibli après la mort de M. Ben Laden et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable Justice internationale et humaine, où la mort ne sera plus un mur opposé à de prétendus monstres, où l’on saisira qu’on n’est jamais absolument et complètement coupable, où l’on verra enfin derrière le masque du criminel le visage de l’humain qui jamais ne s’efface.

Devant les conditions terrifiantes où l’humanité est jetée, nous apercevons encore mieux qu’une telle Justice humaine indispensable à la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison.

Les deux premiers et les deux derniers paragraphes sont repris d’un éditorial du journal Combat écrit par Albert Camus au lendemain du bombardement d’Hiroshima. Je ne les ai qu’à peine retouchés tant la situation est similaire. À l’époque, on se réjouissait de l’explosion d’une bombe atomique qui fit des milliers de morts. Aujourd’hui, on ne se réjouit que de la mort d’un seul homme, que le monde haïssait. Mais dans les deux cas, la liesse semble déplacée, elle gêne la conscience. Il est toujours abject de fêter les cadavres.


avr 14 2011

Laïcité

Élysée

Nicolas Sarkozy n’a, décidément, rien compris à la Laïcité. En 2007, en tant que chanoine de Latran, il déclarait quelques mois à peine après son élection que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Et déjà ces mots dans sa bouche fleuraient la récidive : ministre de l’intérieur, il avait en effet semé le trouble en se déclarant favorable à un « financement national des grandes religions ». Il n’aura fallu attendre que cent ans pour qu’on remette en cause avec une telle force au plus haut sommet de l’État ce joyau français qu’est la Laïcité. Bien entendu, des voix se sont élevées ; telle cette tribune parue dans Libération en 2008 et qui s’inquiétait d’une « remise en cause violente et globale » de la Laïcité. Mais c’était là le début d’un long travail de sape. À Riyad, en 2008, Nicolas Sarkozy prêtait à Dieu le rôle d’unificateur des cultures méditerranéennes ; la même année, recevant Benoit XVI à Paris, il ne vit que le Christ dans la longue Histoire de France. Et le chef de l’État de défendre une « laïcité ouverte », ou tantôt, selon l’humeur, une « laïcité positive », effarante définition d’un concept forcément négatif ainsi vidé de sens.

Nombre d’intellectuels, comme Catherine Kintzler ou Henri Peña-Ruiz, s’indignent de telles inepties sur un principe pourtant fondamental de notre République ; ce qu’il reste de Ferdinand Buisson ne manque sans doute pas de se retourner dans sa tombe. La vision qu’a notre président de la Laïcité est à ce point grotesque que même certaines institutions religieuses (et c’est un comble) ne s’y reconnaissent pas : le Crif compare le pseudo-concept de « laïcité positive » à un « slogan », son président rappelant son attachement fort à la loi de 1905 qui fait partie, selon les propres mots de monsieur Prasquier, du « génie de la France » ; l’Observatoire chrétien de la Laïcité jugeant pour sa part le discours de Latran « effarant ». En même temps, qu’attendre d’autre d’un président pour qui l’Histoire de France se borne à ses « racines chrétiennes », comme si la Révolution n’avait pas eu lieu, comme si la Gaule n’avait jamais existé, comme si d’autres croyances n’avaient jamais pris place dans un pays qui semble à ses yeux être depuis toujours la fille aînée de l’Église devant le demeurer. Et comme si, surtout, on pouvait aussi simplement résumer notre Histoire au fait religieux en négligeant le reste, comme si durant une « époque chrétienne » tout a été chrétien sans qu’il n’y ait rien d’autre. Prétendre que la France a des racines chrétiennes est ridicule : « L’Europe, écrit Paul Veyne cité largement au précédent lien que je vous recommande vivement, n’a pas de racines, chrétiennes ou autres, elle s’est faite par étapes imprévisibles, aucune de ses composantes n’étant plus originales qu’une autre. Elle n’est pas préformée dans le christianisme, elle n’est pas le développement d’un germe, mais le résultat d’une épigénèse. Le christianisme également du reste. » Certes, c’est indéniable, il y a eu un fait chrétien ; certes ce fait a été puissant au point de faire de la religion catholique une religion d’État dont le Dieu conférait leurs pouvoirs aux monarques de droit divin, certes ce fait appartient à l’héritage historique et culturel français, sans en être toutefois (c’est peu de le dire) l’exclusive composante, mais la République française n’est pas chrétienne : elle est laïque. Elle ne doit pas s’enfermer dans des racines noueuses qui ne sont qu’illusoires mais doit au contraire se projeter vers l’avenir, forte de la diversité acquise au cours du temps. Notre chef de l’État a une vision partielle et partiale de l’Histoire par laquelle il entend défendre sa vision, de fait biaisée, de la Laïcité.

La loi de séparation des Églises et de l’État adoptée à l’initiative du socialiste Aristide Briand en décembre 1905, soit une vingtaine d’années après que Jules Ferry a mis sur pieds l’école laïque, est une pierre angulaire de notre République. Elle dispose l’évidente nécessité, dans un pays qui fut déchiré par les guerres de religions et qui sortait à peine des tourments de l’affaire Dreyfus, d’une séparation stricte des sphères religieuse et publique. Loin d’être anticléricale, loin de s’attaquer aux croyants, elle est au contraire une œuvre de paix. Tout en assurant la liberté de conscience et en garantissant le libre exercice des cultes, elle établit que la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte », jetant les bases de notre Laïcité. Cette séparation pacificatrice du religieux et de l’État, c’est cela que méconnait notre président à longueur de discours ; cela que méconnait l’homme qui n’appréhende la France qu’au travers de prétendues racines chrétiennes qui guideraient nos pas.

Il y a quelques jours, sans doute inspirés par les thèses de leur chef, les ténors de l’UMP se réunissaient en conclave pour débattre de cette Laïcité que leur mentor hait tant. Se proposant d’abord de discuter, comme on le ferait au comptoir d’un bar mal famé, d’Islam mal adaptée à notre République, à l’occasion d’une nouvelle campagne de haine libérée comme avait pu nous en offrir Eric Besson et son identité nationale qui fit flop, le parti présidentiel dut finalement, devant les critiques qu’il essuyait jusqu’en son sein, se rabattre sur la Laïcité à traiter en deux heures. Et presque sans responsable des grandes religions, pour la simple et bonne raison qu’ayant vu clair dans son bien trouble jeu, les principaux représentants des diverses confessions de notre pays signaient ensemble, fait historique, une tribune pour dénoncer ce débat nauséeux.

Et l’on apprend maintenant grâce à Médiapart qu’à la demande de l’Élysée, quelques étudiants juifs pourront passer hors des sessions normales, durant des séances nocturnes « secrètes », les concours d’entrée à certaines grandes écoles (Mines-Ponts, Supélec et Centrale), les sessions ordinaires se déroulant durant la Pâque juive. Le coup porté à la Laïcité est rude et, n’ayons pas peur des mots, c’est l’une des plus grandes fautes du mandat de Nicolas Sarkozy. Loin des déclarations de façade, loin de l’image sans cesse construite par la communication, cette fuite d’une décision censée rester secrète révèle le fond de la pensée de notre président.

Cette faute est triple. D’abord, comme je l’ai dit, parce qu’il foule là du pied un principe de Laïcité déjà tant maltraitée et qu’il s’y attaque maintenant en actes, et non plus seulement par d’ineptes discours, parachevant son œuvre de sape alors même que les caciques de l’UMP, au sortir de leur débat, prétendaient être d’ardents défenseurs de la Laïcité. Il en donne, de la sorte, une image à géométrie variable, bonne lorsqu’il s’agit de stigmatiser le musulman qu’il s’est choisi pour bouc émissaire, mauvaise lorsqu’elle empêche les amis de ses amis de passer leurs concours. Ensuite parce que cela révèle l’exercice sarkozyste du pouvoir, tel qu’il est lorsqu’il ne se pare pas d’habillage médiatique, tel qu’il avait aussi déjà pu être observé à l’occasion de la mise en place du bouclier fiscal : c’est-à-dire, le privilège de ses amis, et ici, en l’occurrence, de Haïm Korsia, aumônier général de l’armée de l’air et proche du président qui, selon le Point, l’avait personnellement appelé à ce sujet. Enfin, parce que cela bafoue l’Égalité républicaine de traitement qui devrait régner entre tous les candidats, faisant ainsi planer un sérieux risque juridique sur ces concours. Nicolas Sarkozy, au travers de cette décision, bafoue la Laïcité, prouve une fois encore qu’il exerce le pouvoir pour ses intérêts propres et ceux de ses amis, et méconnait les lois et principes de la République au point de faire courir le risque d’une annulation des concours. En cela, son comportement est lourd de sens.

L’Europe n’a pas de racines, chrétiennes ou autres, elle s’est faite par étapes imprévisibles, aucune de ses composantes n’étant plus originales qu’une autre. Elle n’est pas préformée dans le christianisme, elle n’est pas le développement d’un germe, mais le résultat d’une épigénèse. Le christianisme également du reste.

mar 28 2011

Espoir

« Les armées se séparèrent ; et on raconte que Pyrrhus répondit à quelqu’un qui célébrait sa victoire qu’avec ”une autre victoire comme celle là, il serait complètement défait”. Il avait perdu une grande partie des forces qu’il avait amenées, et presque tous ses amis et principaux commandants ; il n’avait aucun moyen d’avoir de nouvelles recrues. […] Tandis que, comme une fontaine s’écoulant continuellement de la ville, le camp romain se remplissait rapidement et abondamment d’hommes frais, pas du tout abattus par la défaite, mais gagnant dans leur colère une nouvelle force et résolution pour continuer la guerre. » - Plutarque, cité in Wikipédia

Sarrebourg

Pour le député-maire de Sarrebourg, qui s’est largement impliqué dans la campagne, faisant en quelque sorte de cette élection un « test » grandeur nature de sa popularité ; pour ce député-maire, donc, qui a invité personnellement les Sarrebourgeois aux réunions publiques de M. Spreng, qui leur a adressé son propre tract pour défendre son « ami », qui est même allé jusqu’à battre le pavé aux côtés dudit ami pour bien afficher son soutien, c’est une victoire à la Pyrrhus. Leurs sourires convenus masquaient mal le coup de semonce qui a retentit dans la salle des fêtes lors de l’annonce des résultats pour la ville de Sarrebourg, voyant une victoire de M. Schaff dans ce fief depuis trop longtemps aux mains des mêmes personnes. L’UMP a certes remporté une élection de plus, mais cette formalité dans un canton ancré à droite a des parfums de défaite. Plus rien, désormais, ne semble pouvoir endiguer la montée en puissance de M. Schaff et de son équipe, qui remporte cette fois six communes : Haut-Clocher, Xouaxange, Imling, Hesse, Harreberg et Sarrebourg. Sa victoire dans cette dernière est un désaveu pour M. Marty, l’amorce d’un retour de flamme, un relent de 9 mars 2008 où l’opposition, déjà, manqua pour quelques voix de lui ravir la mairie. À l’époque, il ne passa pas loin d’une défaite, mais il sembla bien vite oublier dans la gestion des affaires de la commune le Sarrebourgeois sur deux qui n’avait pas voté pour lui, écoutant l’opposition autant qu’un sourd peut écouter un muet, c’est-à-dire en un mot : la maltraitant. Programmer un Conseil municipal au lendemain d’élections dans lesquelles le leader de l’opposition est engagé ; ne pas fournir d’autre local à cette même opposition que la salle du conseil, où aucune audience ni aucun stockage de documents n’est possible, ce sont là, parmi mille autres, deux exemples frappants de la vision qu’ont de la démocratie les édiles de notre ville.

La chute de la droite, à Sarrebourg, a valeur pour elle de memento mori, lui rappelant non seulement qu’elle peut perdre la ville, mais aussi et surtout que cela n’est plus qu’une question de temps : le sort de l’actuelle majorité qui, il y a encore peu, paraissait impossible à renverser, semble désormais scellé. Son temps est compté, elle n’a que trop duré. Doucement, mais inévitablement, l’opposition progresse ; escalade des murailles qui ne tiennent plus ensemble qu’au prix de grands efforts parfois à la limite de la légalité, lorsqu’ils ne sont pas franchement illégaux. Comme la mer qui s’abat inlassablement sur les rochers de la côte, les érodant peu à peu au fil du temps, l’opposition fait s’écrouler des barrières à chaque scrutin et gagne du terrain, doucement mais sûrement. Plus que jamais, hier, dans la défaite, M. Schaff et ses amis étaient emplis d’espoir. Le résultat, qui n’est mauvais qu’en apparence ; qui n’est mauvais que si l’on refuse de voir l’avenir et que l’on s’accroche à un présent dont les piliers de sable s’effondrent, montre surtout que tout est possible. Le combat pour Sarrebourg ne sera certes pas simple, mais jamais encore nous n’avons été aussi proches du grand chamboulement appelé de nos vœux. Dans un étrange renversement de situation, la joie était hier, un peu, parmi les vaincus, car tout le monde l’a bien vite senti : « les derniers seront les premiers. »

Que cela remotive les élus d’opposition qui continuent de travailler malgré le traitement qu’on leur inflige ; que cela remotive les troupes militantes qui défendent sans faiblir, contre vents et marées, la Justice, la Liberté, l’Intérêt Général ; que cela ravive l’espoir dans les cœurs de ceux qui, depuis trop longtemps, se battent pour que l’on ait, enfin, une ville de Sarrebourg pour Tous.