nov 1 2011

L’important, c’est la rose

Rose

Jaromil est un adolescent talentueux ; il est le héros de La vie est ailleurs, chef-d’œuvre de Milan Kundera. Poète, il connaît l’Amour qu’il chante à longueur de vers avec le lyrisme fougueux d’un Rimbaud. Mais par ces vers, il tisse en même temps son corset. L’amour n’était pour lui qu’une idée, une belle idée, jusqu’à ce qu’il rencontre au hasard de sa vie une étudiante à qui il plaira, et qui lui plaira. Ils s’aiment. Ils s’aiment, et vivent dès lors sous l’emprise de l’amour qu’ils imaginaient. L’idée d’amour dicte leur conduite : ils en sont les exécutants. « Ils déduisent leur comportement, comme l’analyse Alain Finkielkraut, de ce que le mot ”amour” leur commande de ressentir. » L’important, pour Jaromil, ce n’est pas tant sa douce amante que l’amour qu’il ressent pour elle. Le piège tressé de ses vers se referme sur lui, qui symbolise ainsi cette « sécheresse du cœur dissimulée derrière un style débordant de sentiments » dont parlera plus tard Kundera, dans les Testaments trahis, où il précisera même que « personne n’est plus insensible que les gens sentimentaux ». Jaromil est de notre temps : comme lui, nous avons défié l’amour.

Bien plus que l’être aimé, il semble en effet que ce que l’on aime d’abord, aujourd’hui, c’est l’amour. L’expression « chercher l’amour » trahit ce mouvement de fond : c’est en effet l’autre que l’on devrait chercher, et non l’amour qui n’a pas de sens sans lui. On se conforme à l’idéal que l’imaginaire collectif se fait de ce sentiment, on lui obéit, et ce faisant on néglige son objet même. Il s’est opéré un glissement égoïste fatal à la notion d’amour ; on n’aime plus pour l’autre, mais pour soi. On recherche activement « une copine », parce que cela est presque devenu un impératif social ; passé un certain âge, c’est un regard curieux qui se pose bien trop souvent sur les demoiselles. Plus que l’être aimé, c’est notre image d’amant qui semble bien nous séduire. On a délaissé l’amour, qui est forcément amour de l’autre, pour un égoïste amour de l’amour. L’amant acquiert la transparence de l’eau et il devient ce fleuve dans lequel on se mire tel des Narcisse des temps modernes. L’amant n’est, au fond, plus qu’un moyen : celui de notre concupiscence. De la sorte, on ne découvre plus l’autre mais on découvre l’amour avec l’autre. Ainsi l’autre n’est plus essentiel, il n’est plus qu’un accidentel compagnon de voyage.

En fait, il semble que l’amour se soit, pour ainsi dire, embourgeoisé ; il est devenu cruellement conformiste. L’enfant de bohème s’est laissé mettre en cage, lui qui pourtant tirait sa force de la transgression : transgression des classes quand le prince charmant enlevait la paysanne de nos contes, des rivalités en plein cœur de Vérone. L’amour qui faisait voler en éclat les barrières entre amants est enfermé dans une caricature de lui-même. L’amour, en deux mots, a chuté du rang de passion à celui de code. Il y a des rites presque immuables ; on doit se tenir par la main, on doit s’embrasser, on doit s’offrir des cadeaux, aller ensemble au cinéma. On doit, aussi, faire l’amour. On se doit, en fait, d’être « comme un couple », contraints à l’être, à se conformer à ce nouvel idéal dicté obscurément par les autres, les médias, les magazines ou les séries qui sont autant de catéchismes d’un nouveau genre. Malgré toutes les libérations sexuelles à propos desquelles on a tant disserté, l’amour est donc toujours contraint, mais comme les ânes nietzschéens, ce sont les hommes eux-même qui intériorisent désormais ces contraintes.

Françoise Sagan l’avait fort bien perçu lorsqu’elle déclarait à l’occasion d’un entretien en février 1979 (c’est dire que le problème ne date pas d’hier) : « On a aussi peu de liberté maintenant qu’il y a vingt ans : faire l’amour était alors interdit aux jeunes filles ; maintenant c’est presque devenu obligatoire. Les tabous sont les mêmes. » En fait de tabous, il y a une religion de l’amour dont les pratiques hétérodoxes sont condamnées par une société de plus en plus inquisitrice. À cet égard, impossible de ne pas se souvenir du Contr’Un de la Boétie lorsqu’on découvre cette forme nouvelle de servitude volontaire. L’imaginaire collectif charrie une idée de l’amour qu’il nous incombe de suivre comme autant de Jaromil en puissance. On ne peut s’empêcher de ressentir ici une manifestation de cette société qui a fait la part belle à l’apparat et où il faut aimer, non pour aimer, mais pour montrer qu’on aime.

À son paroxysme, la religion de l’amour s’identifie à l’amour des religions, qui est aussi celui des humanistes ; à cet agapè à l’objet abstrait, universel. « Aimez-vous les uns les autres », commande le Christ. Sous couvert d’universalité, c’est notre amour qu’on aime encore. Comme Diogène, « je cherche l’homme » qui en serait l’objet, car ce qu’il vise, c’est une abstraction irréelle : on aime là un concept in fine vide de sens. L’objet même de notre amour s’envole en fumée pour ne laisser que l’amour seul, qui seul nous motivait finalement. C’est, encore une fois, notre ego qui importe.

Cette tyrannie sentimentale, on la retrouve dans le chef-d’œuvre de Saint-Exupéry. L’amour porté par le petit prince à sa rose est frappé du sceau de l’innocence, il est d’une utopique sincérité : quand le petit prince pleure sa rose, son amour est pur de toute injonction. On ne lui avait jamais parlé d’amour, et jamais donc il n’a cherché à se conformer et à agir comme un amant : il n’a pas endossé de costume, ni joué de rôle. Ce n’est que plus tard, lorsqu’il croisa le renard, qu’il perdit sa candeur. Il se joue alors un affrontement feutré entre la rose et le narcisse. Dans une scène voulue belle sans doute par l’auteur lui-même, tout corrompu qu’il est par une société déjà sentimentaliste, notre drame de modernes se noue.

« Viens-jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste…
- Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé. »

Ce refus net interpelle ; sa justification étonne et amuse. Elle est incongrue. Pour la première fois, l’amitié trouve une barrière étrange, bizarre, extraordinaire, autant que ces « grandes personnes » rencontrées précédemment et dont elle pourrait ainsi tout à fait être l’œuvre. Le petit prince cherchait des amis, et c’est l’amitié qu’il rencontre.

Le renard s’explique ensuite, interrogé naïvement par le garçon aux cheveux couleur des blés : pour l’instant, notre héros n’est pour lui qu’un enfant comme les autres, et lui-même n’est pour le jeune étranger qu’un renard parmi d’autres. Il en faut bien plus pour faire des amis.

L’animal dépeint alors un idéal amical, d’abord électif : « nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde… », idéal dans lequel le petit prince reconnaît sa relation avec la rose. La frontière de l’amour et de l’amitié, sous cet éclairage, se fait encore plus floue, montrant bien qu’il n’y a en fait entre ces deux termes qu’une différence de degrés et non de natures.

Le renard continue, mais dérape pour ainsi dire : « si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! Mais tu a des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé… » Son amitié est donc aussi donneuse de sens, destructrice de tristesse et créatrice de joie. Le renard, ici, oublie presque son ami devant le bonheur après lequel il court à travers lui, comme si finalement le garçon n’était qu’un moyen de l’amitié. Cette attitude d’enfant gâté trouve écho dans la complainte capricieuse immédiatement poussée par l’animal : « S’il te plaît… apprivoise-moi ! »

Naïf, candide, le petit prince qui n’a en fait toujours pas compris qu’apprivoisement et amitié sont, dans la bouche du goupil, de parfaits synonymes, lui répond : « Je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître. » Notre héros n’a que faire des dogmes que lui propose sans malice l’animal pourtant réputé en avoir. La suite le montrera : ces deux là ne se comprennent pas ; ils ne parlent pas la même langue. Le petit prince vient des étoiles ; le renard a toujours eu les pattes sur Terre. Et pourtant, le renard élabore une religion d’amitié là où la spontanéité du petit prince l’en préserve. Le renard figure une caricature de facticité ; le petit prince une honnêteté ridiculement séduisante.

Mais le renard ignore sa duplicité, il livre bataille contre lui-même, en répondant : « Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Il achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi ! » Oui, les hommes n’ont plus d’ami, mais la religion de l’amitié ne les rachètera pas. Son constat n’est pas faux, mais son désenchantement le conduit à préférer l’amitié aux amis. Son remède s’avère pire que le mal qu’il prétend guérir.

Cependant, trop bon qu’il est, le petit prince tente l’expérience. Après tout, n’a-t-il pas la naïveté de l’enfance innocente ? Le renard décline donc son protocole. À cet instant, l’amitié se mue dans la caricature du dogme. Au premier faux-pas, le renard tancera celui qui joue mal sa partition : « Il eût mieux valu revenir à la même heure », dit-il comme on pourrait entendre les reproches d’une jeune femme qui jugerait que son petit ami, ne lui tenant pas assez la main, ne forme pas avec elle un « vrai couple ». Les diktats de son amitié, le renard les appelle des « rites ».

Quand vient l’heure du départ, c’est encore le renard qui dit qu’il pleurera, comme s’il envoyait par là même à son disciple le message de ce qu’il faut faire en pareil cas lorsqu’on éprouve de l’amitié.

Malgré ses efforts, ces gesticulations d’apprivoisement furent vaines. Le renard pleurera peut-être, mais le petit prince n’a rien compris, lui qui s’étonne encore, l’animal se destinant à la tristesse dès son départ : « Alors tu n’y gagnes rien ! » S’ils avaient vraiment été amis, le goupil n’aurait pas eu à préciser qu’il y gagnait « à cause de la couleur du blé »…

Si le petit prince s’en va revoir les roses, c’est encore à cause du renard, qu’il rejoindra ensuite pour une ultime leçon : comme un robot, il répétera les conseils de l’animal, comme autant de paroles saintes à mettre en œuvre, avant de s’en aller. Sans pleurer. On pourrait alors voir deux amis que la vie sépare, mais il n’en est rien. Le renard perd une égérie, c’est-à-dire le moyen d’une égoïste concupiscence ; le petit prince perd une certaine forme de virginité, converti qu’il paraît être à cette religion de l’amitié.

Le renard fige l’amour, il est le symbole de ce mal moderne : on aime l’amour plus que son amant. Ce goupil, c’est Aragon statufiant Elsa, qui écrivit à son mari génial dans une lettre de reproches poignante : « même ma mort, c’est à toi que cela arriverait. » En aimant plus l’amour que l’être aimé, on s’aime plus soi-même. L’autre n’est plus qu’un miroir où l’on cherche son propre reflet ; il n’est que le moyen de notre concupiscence. À ce jeu, les romantiques sont aussi bons que les pornocrates. Il ne nous reste qu’à les renvoyer dos-à-dos, et à nous réfugier dans l’innocence de notre petit prince. L’important, dans l’amour de la rose, c’est la rose et non l’amour.

(L’image est de Oyvind Solstad)


oct 24 2010

Solitude

Ville la nuit

« La flamme est un monde pour l’homme seul. » (Bachelard)

C’est beau, une ville, la nuit. Les vitres des immeubles diffusent leurs lumières, les éclairages publics déchirent l’ombre du soir. Les voitures se croisent, leurs feux vont-et-viennent, s’allument et s’éteignent, bercés par les bruits des moteurs. C’est beau, une ville, la nuit, parce que ça procure un sentiment de sécurité et de chaleur. Une ville embrasée, c’est beau, parce que ça rassure ; c’est un phare calme et serein au milieu de la mer déchaînée de nos fantasmes et de nos peurs. C’est le rocher de la société des hommes qui nous repose de nos angoisses de solitudes. Le soir, seul, les masques tombés, les lumières étouffées, les yeux ouverts sans rien voir, l’homme est enfin lui-même. Il est enfin seul. Il est enfin face à lui-même, hors du monde. Dans chaque lit, chaque nuit, s’endort un homme qui, pour un temps, est hors de la société des hommes ; un homme enfin sincère. Et là, son esprit s’ouvre aux plus cruelles angoisses, aux peurs les plus profondes. L’homme seul s’interroge sur la vie, sur la mort, sur le monde, sur le rien, sur l’existence et son sens, et sa valeur. Et il se fait peur. Alors souvent, il s’endort jusqu’au matin où il reprendra, sans relâche jusqu’à sa mort, son propre rôle. Où il endossera toujours son costume d’apparaitre que le temps rapiècera.

« Notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude. » (Maupassant)

« Ce qui rend les hommes sociables est leur incapacité à supporter la solitude et donc, eux-mêmes. » (Schopenhauer)

L’homme mène un perpétuel combat contre sa solitude, une solitude dont il a si peur qu’il la combat sans dire son nom, les yeux fermés, frappant le vide autour de lui dans l’espoir de le remplir. Tous les jours, la même tragédie se noue, rythmée par le ballet si régulier des astres : aux premières lueurs, les trois coups sont chantés par le coq. Dans les loges, alors, on s’affaire, on se transforme, on se cache en fait : on disparait dans l’apparence, l’esprit emmitouflé dans je ne sais quel habit à la mode, le cœur dilué dans la chimie des parfums, les émotions maquillées, recoiffées, travesties. À peine les comédiens ont-ils le temps de se préparer que déjà, ils entrent en scène, et ils improvisent, car la scène de la vie ne leur laisse guère le choix. Au fil des heures, jamais ils ne failliront, ballotés du côté cour de leur travail au côté jardin d’enfants de leur illusoire intimité. Le soir venu, chacun accoure à sa loge, car le maquillage craquèle et les costumes se défont. Et le rideau d’ombre nocturne se referme sur chacun des acteurs de cette comédie sociale, le mettant en lumière en l’isolant du monde. Ah quel drame pour ces personnages qui s’ignorent que de finir par n’avoir plus d’autre public qu’eux-mêmes !

« Dans la solitude nocturne, vous voyez passer les mêmes fantômes. Comme la nuit s’agrandit quand les rêves se fiancent. » (Bachelard)

Et pourtant, toute vertigineuse qu’elle se présente, la nuit est une lumière plus perçante encore que le jour. Encore faut-il, pour la comprendre, savoir se confier à elle. La nuit est calme. La nuit est insensée. La nuit est solitaire. La nuit est humaine. Peut-être même la nuit est-elle femme, douce et froide, belle et assassine… Car c’est le soir qu’on pense, et la nuit qu’on rêve. Quand vient l’automne et que les feuilles jaunissent les toits de nos forêts, que le brouillard s’empare des villes et des villages, et des plaines, et des lacs, jusqu’au lever du jour et dès le crépuscule, quand en fait le monde s’adonne au maximum du possible au culte de la nuit, les imaginaires fleurissent. Le Fantastique se complait dans cette atmosphère mélancolique, qui abrite ses sorciers et ses démons, ses monstres et ses contes. Halloween, la Toussaint, Samain, et toutes ces fêtes des morts qui ne sont rien de plus que des odes à la nuit se sont toujours trouvées à cet instant précis où le monde est aux limites de sa chute dans les ombres. Et toutes révèlent à la fois la peur de l’homme face à l’existence, et son immense créativité qu’il met en œuvre justement pour se protéger de cette peur. Mais la nuit qui questionne et interroge, menaçante, devient l’univers de tous les possibles pour qui sait lui répondre ; pour qui sait lui vendre son âme.

« J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence…

”Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c’est qu’il cache un puits quelque part…” » (Saint-Exupéry)

Si la nuit nous fait si peur, c’est qu’on n’ose pas y succomber. On lui applique nos raisonnements rationnels du grand jour, nos implications, nos « donc » et nos « par conséquent ». On recherche le bel ordre d’Apollon là-même où festoie Dionysos. On ne parvient pas à écouter la nuit pour elle-même, mais on ne l’entend que comme le contraire du jour, le contraire de la vie, cette période qui n’a pas la beauté du soleil. Et pourtant ses questions recèlent les réponses. La nuit susurre à nos oreilles « qu’est-ce que la vie ? », non pour que nous lui répondions, mais simplement pour nous faire remarquer son absurdité. Nous forçant à l’introspection, la nuit nous guide aussi pour peu qu’on l’écoute. Elle nous force à nous interroger, non pour nous faire peur mais pour finalement nous montrer qu’il ne sert à rien de s’interroger. Dépassant ainsi l’angoisse de la solitude, l’angoisse de l’existence, dépassant l’angoisse elle-même, le solitaire qui a su faire confiance à la nuit découvre la vie telle qu’elle est, insensée, et peut jouir de la comédie du monde comme des illusions créatives des hommes qui trompent la mort. Car la pièce de théâtre a beau être fictive, elle n’en demeure pas moins belle et distrayante. Et alors, seulement, la solitude devient douce, voire délicieuse. Heureux qui a compris qu’il n’y a rien à comprendre, heureux qui a aboli le jour intelligible pour ressentir dans la nuit que « la vie n’est pas un problème à résoudre mais une réalité dont il faut faire l’expérience » (Kierkegaard), heureux qui comme Ulysse a longtemps cheminé dans les méandres angoissants de la pensée pour débusquer enfin le seul sens de la vie : qu’elle est insensée. Mais qu’il semble doux, parfois, de lui créer du sens…

Que faisons-nous là ? Où allons-nous ? Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Qu’est-ce que la vie et quel est son sens ? Ces questions, et bien d’autres du même acabit, ont traversé les esprits de tous, un jour ou l’autre, lors d’un instant de solitude. Car seul, l’homme s’interroge. Mais ces questions l’effraient aussi, et bien souvent la solitude fait peur aux hommes qui s’enferrent en société, ou plutôt, en comédie sociale car même dans les foules, l’homme est seul avec lui-même, mais se donne simplement l’illusion de ne plus l’être. Pourtant, en faisant confiance à la solitude ; en comprenant la nuit, on comprend qu’il ne faut pas comprendre la vie, que cela n’a même pas de sens. Et on peut alors, apaisé, jouir de la solitude sans pour autant se priver de la société ; la facticité d’une représentation théâtrale ne nous ôte pas le plaisir de la regarder, tout comme la facticité métaphysique de notre société ne nous incite pas à nous en reclure. De la religion à l’amour, de l’art à la politique, en passant par les sciences ou même la philosophie, tout semble alors n’être rien de plus qu’une tentative de créer du sens, tentative toujours factice, et plus ou moins juste, plus ou moins honnête, plus ou moins efficace.

« La métaphysique, la morale, la religion, la science, sont considérées comme des formes diverses de mensonge : il faut leur aide pour croire à la vie. » (Nietzsche)


sept 18 2010

Complément sur l’amour

Un papier du Monde évoque le nouveau livre de Pascal Bruckner, le mariage d’amour a-t-il échoué ?, qui développe des idées qui résonnent en écho à mon billet de juillet dernier. Extrait (large…) de l’article de Nicolas Weill :

Habitués depuis le XIXe siècle, aussi bien par Balzac, Flaubert ou Maupassant ou par La Sonate à Kreuzer de Tolstoï à vilipender l’ennui du mariage bourgeois, les modernes auraient fini par ériger la passion amoureuse en norme absolue de réussite de l’union conjugale. Or, constate Pascal Bruckner, leur valorisation de la jouissance, de la performance, des sens et des sentiments censés être toujours chauffés à blanc se révèle encore plus toxique pour la vie à deux que les alliances d’antan. Le moindre « temps mort » ne sonne-t-il pas désormais le glas pour le couple ? Les espoirs d’un Léon Blum, qui croyait, dans son célèbre Du mariage de 1907 (lequel lui valut la haine inexpiable des bien-pensants de l’époque), qu’une plus grande liberté consoliderait l’engagement matrimonial et stabiliserait le nombre des divorces, ont été bien déçus !

[…]

[…] Derrière notre facilité à dénouer nos liens se profile le refus d’être adulte, l’envie à tout prix d’éprouver en permanence le frémissement de la nouveauté d’une personne ou d’un corps, fût-ce au prix de la cruauté infligée à l’autre qu’on « largue » parce qu’il ne vous inspire plus.

Dans la tonalité d’un moraliste indulgent, Pascal Bruckner s’inscrit dans une tradition littéraire, notamment française, qui s’ingénie à mettre en pleine lumière la face sombre de l’amour. Sans adopter le ton sarcastique d’un Léautaud ou d’un Céline (« L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches »), l’écrivain insiste sur les menaces de l’amour et du caprice en ces temps de permissivité, et sur les limites et la pondération que chacun devrait s’imposer à lui-même. Le bilan convainc.

Voilà un livre à lire !

Et en bonus, un lien vers un article de slate.fr où l’on apprend qu’un amour gagné fait perdre deux amis : « Gagner un amour, c’est perdre deux amis ».


juil 13 2010

« L’amour est à réinventer »

« Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. »
- Antoine de Saint-Exupéry

L'amour est à réinventer

Comment parler d’amour sans passer pour un moraliste ? Comment en parler sans passer, non plus, pour un réac ressassant un passé, un âge d’or ? C’est difficile. Mais j’essaie. Portons donc un regard sur l’amour, un regard naïf et niais, un regard ringard aussi, un regard pessimiste sans doute. Mais un regard qui aura le mérite, grand s’il en est, d’être sincère.

Les femmes sont avec leur liberté nouvellement acquise comme ces adolescents qui découvrent l’alcool : elles en aiguillonnent les limites, en abusent, et tombent dans les mêmes travers que les hommes. Car la parité ; l’égalité entre les hommes et les femmes est une avancée qui couve une déchéance terrible, dont elle est loin d’être la seule cause : la mort du sentiment amoureux. « Dieu est mort », écrivait Nietzsche en son temps. Écrivons quant à nous un constat beaucoup moins enthousiasmant : l’amour est mourant.

En mai 68, entre deux pavés et quelques barricades, s’est amorcée une période d’une dizaines d’années, allant de cet élan libertaire qui s’est traduit en véritable révolution sexuelle et de la découverte de la pilule à l’apparition du virus du Sida : la parenthèse enchantée. Une dizaine d’années à « jouir sans entrave », Woodstock en grand-messe, sonnant le début d’un consumérisme sexuel. Car le pendant mauvais de ce formidable gain de liberté est double : d’une part un libéralisme amoureux, qui rend l’amour vrai mais au prix de la sincérité ; d’autre part le déclin du sentiment pour un omnisexualisme vulgaire et déplaisant.

Le premier pendant négatif est, en réalité, tout de même une avancée, plaçant l’homme face à la froideur vertigineuse d’une vraie liberté. Car désormais émancipés, les hommes peuvent aimer vraiment, par amour, et non par contrainte ; le temps où le père choisissait le mari de sa fille est révolu. L’évolution se fait du mariage de raison, du mariage plat et intéressé, du mariage inerte à ce que Bruckner appelle dans le paradoxe amoureux « le noble défi du mariage d’inclination ». Aimer enfin par amour, voilà ce que cette évolution promet. Plus authentique, plus sincère, mais donc, plus violent aussi : je t’aime, je suis avec toi ; je ne t’aime plus, je te jette. C’est le prix à payer de la sincérité, un prix qui peut paraître cher mais qui donne sa valeur même au sentiment amoureux. Mais c’est aussi une dérive qui fait courir le risque d’un amour-marché. L’autre est consommé comme n’importe quel bien autant qu’on nous consomme. Finalement simple objet chacun pour l’autre, voilà où peut dériver cette vertigineuse conquête d’honnêteté.

Le second pendant négatif est une aberration, une décrépitude du sentiment pour le sexe, un sexe fade, aseptisé. Et paradoxalement, le sexe libéré est un enfermement nouveau : celui de la pornocratie. Nous sommes inondés d’images, de vidéos, d’idées sexuelles dès notre plus jeune âge, sur Internet, à la télé, dans les revues. Exemple révélateur de notre époque : on diffuse même la bande annonce de Dirty Diaries avant Prince of Persia, devant une salle qui compte bien des enfants… Faut-il s’en plaindre ? Faut-il se plaindre de cette tendance à tout montrer, à poils sans poils pour reprendre la remarque de Catherine Millet dans Philosophie Magazine ? Faut-il se plaindre de cette libération du sexe, partout diffusé, banalisé ? À première vue, non. Mais on a cependant au moins deux raisons de s’inquiéter : l’illusion de sexe ainsi entretenue, qui enferre les hommes en les faisant passer pour libres, et le remplacement du sentiment amoureux par une basse sexualité animale.

L’avènement de la pornographie est aussi l’avènement d’un sexe aseptisé, télégénique, loin des réalités ; au fond, d’un sexe inhumain. Et c’est pourtant ce que l’on balance sur les écrans qui nous entourent et nous étouffent, c’est pourtant le seul modèle qu’on offre aux jeunes. On leur présente un faux-sexe, fait de violences, de femmes-objets, d’absence de poils, de relations en nombre, d’irrespect de l’autre ; on leur présente, au fond, le sexe qui correspond à l’amour libéral : le sexe où l’autre n’est qu’objet, « sac à foutre », bien de consommation ; le sexe sans amour dont on fait tout l’amour. Et comment réagissent-ils, ces jeunes, ces enfants dès l’enfance par le sexe habités lorsqu’ils le découvrent vraiment ? Pornographie, immense fossé entre le réel et le fantasme sans sentiment, fossé vertigineux que la pornographie elle-même nous force à traverser… « Le sexe n’est pas l’amour, ce n’est qu’un territoire que l’amour s’approprie », écrivait Kundera. Force est de constater qu’aujourd’hui, l’amour est plutôt un prétexte que s’approprie le sexe…

Et ce sexe omniprésent en devient fade, insipide. Car le sexe banalisé est un sexe sans intérêt ; c’est un sport de plus, qui n’a plus ni le goût de l’intimité, ni la délicatesse d’une concrétisation amoureuse, ni le mystérieux d’un nouveau continent encore inexploré. Plus n’est besoin de créativité lorsque nos comportements sont dictés par les films. Fini le mystère excitant au pays où tout est nu.

Pire, ce sexe est culte du beau, du lisse, du net, du gros. Il nourrit un idéal irréel, en recouvre le papier glacé des magazines féminins et l’imprime sur les pellicules de nos films les plus anodins. Il y a le beau, des canons inébranlables, et le vulgaire, qui tente par tous les moyens de l’imiter. Chirurgie esthétique, régimes, vêtements de mode, coiffures, maquillages, tous les subterfuges sont bons pour changer son apparence. Et son apparence seulement, car le sexe a vidé l’amour de tout sentiment. On n’aime plus, on désire un corps. Un corps comme un objet, on en revient à la vision bassement matérialiste du sexe à notre époque… Malheur à celui qui n’a pas le corps qu’il faut, car le couperet de l’amour libéré est alors froid et net. Moches, laids, ou plutôt ; ceux qui ne ressemblent pas à la beauté couchée sur le papier glacé n’ont plus qu’à dépérir dans la solitude miséreuse qu’impose à leur esprit leur corps tant rejeté. Et dans les corps, les esprits délaissés sont abandonnés à leur seule tristesse. La libération sexuelle orgiaques réunit les corps, les emmêle si tant est qu’ils soient beaux, mais éloigne les hommes les uns des autres. On a sans doute jamais autant fait l’amour à deux, trois, cinq, dix, vingt ; on a sans doute jamais été, aussi, si seuls. Concrétisation ultime de nos sociétés individualistes poussées par le consumérisme…

Qui plus est, cette brutale omnisexualité enferme les hommes dans une illusion de liberté. Car si elle semble les rendre plus libres, libres de jouir sans entrave, elle leur impose en fait un nouveau modèle, un nouvel exemple. Tous ont les mêmes comportements, la scène est typique, inlassablement répétée dans tous les films pornos, intégrables presque tous dans le schéma suivant : pipe – baise – éjaculation faciale. La liberté, est-ce cet unique choix ? Bien sûr que non ! L’hypo-sexualité est vue comme une faiblesse, une maladie. L’hyper-sexualité aussi. Une bien drôle de liberté qui ne laisse de choix que dans une mince bande de possibles…

Reste un troisième point qui peut changer notre regard sur cet exponentiel développement du sexe, mis en lumière par Aldous Huxley dans le meilleur des mondes : « À mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. » Cette omnisexualisation du monde n’est-elle pas la réponse, le cri de révolte, le soupir des créatures opprimées que sont les hommes à l’ère du capitalisme de masse ? Ne trouve-t-on pas dans le sexe, comme dans le football, comme dans la religion en son temps, un nouvel opium du peuple ? Sex, drugs & rock’n’roll, non pas affirmation de liberté, mais dernier îlot d’oubli dans le désespoir d’un monde qui nous échappe, nous dépasse, nous renie.

En écho à cette révolution des mœurs, on observe un changement de la condition des femmes. Car si les hommes en général sont sexuellement plus libres, la femme en particulier s’émancipe elle aussi. Et elle aussi jouit sans entrave, en conséquence néfaste du féminisme. Comme souvent, face à un extrémisme nait, comme pour le contrebalancer, un autre extrémisme, sans que ni l’un ni l’autre ne soit la solution. Et ça n’a pas manqué : face au machisme d’un autre temps qui place l’homme supérieur à la femme est apparu un féminisme extrême, non pas voulant l’égalité, mais déboulonnant l’homme ad nauseam, le réduisant, l’annihilant, le combattant comme une bête qui trop longtemps nous a asservi. Le féminisme se trompe, il est pourri à la base car il reproduit le même défaut que le machisme : la négation de l’égalité. Oui à l’égalité entre les hommes et les femmes, qui a certes profité du féminisme, mais qui n’est pas atteinte aujourd’hui ; non à la supériorité d’un sexe sur un autre ; non, donc, au féminisme et au machisme.

Par ce changement dans la condition des femmes, la femme est devenue homme ; elle est devenue « chienne », « salope » revendiquée. Elle répond au concept de femme-objet par celui d’homme-objet ; elle tourne, pour en revenir à Dirty Diaries, ses propres pornos ; elle transcrit l’omnisexualisation du monde plus encore que les hommes, en string, poitrine gonflée à coups de silicone. La femme est devenue homme par la liberté sexuelle, mais elle a aussi copié les travers des hommes, en les amplifiant du même coup.

On pourrait pourtant se demander où s’est cachée la morale. En effet, la libération sexuelle, amoureuse, n’est pas antagoniste à la morale. Bien au contraire, en imposant le défi de l’amour vrai, du mariage d’inclination, on met fin aux mariages arrangés propices à l’adultère de nos anciennes sociétés. Et pourtant, les comportements actuels ont de quoi faire peur : tromperies, tests de fidélités, « plans culs », largages par sms (le jour de l’anniversaire, un must apparemment). La libération sexuelle n’a pas rendu l’amour plus vrai comme on l’aurait attendu, elle n’a pas retiré ses verrues d’adultère à l’amour des nos vieilles sociétés. Au contraire, elle l’a rendu pire encore. Pourquoi ? Après ce que j’ai pu évoqué, la réponse est presque directe : le sentiment amoureux s’est effacé au profit de l’omnisexualité, il s’est enferré de lui-même dans notre monde de capitalisme et de matérialisme. Plus de respect, uniquement la jouissance. Et à ce jeu, les femmes « libérées » sont plus hardies encore, toutes excitées qu’elles sont par cette liberté trop longtemps refusée à elles.

Pourtant, peut-on imaginer de vrai amour sans respect de l’autre ? Peut-on imaginer de l’amour uniquement physique, uniquement sexuel ; doit-on se résigner à enterrer le sentiment amoureux, comme un archaïsme à jeter ? Les idées préconçues vont dans ce sens, l’homme un peu trop sentimental se voyant bien vite taxé ironiquement de romantique. Pour peu que l’on évoque le sentiment amoureux, on s’entend moqué, caricaturé, trop « fleur bleue ».

Alors, nous l’affirmons : vive le sentiment amoureux, même décadent. Croyons niaisement à l’amour vrai, défendons, anachroniques perdus que nous sommes, l’amour vrai. Refusons le sexe à tous les étages proposé par nos sociétés modernes. « L’amour est à réinventer », écrivait Rimbaud. Réinventons-le continuellement. La liberté sexuelle portée depuis mai 68 est un cadeau, sachons en être à la hauteur : le plus beau moyen d’exploiter ce cadeau, c’est d’aimer, pas de baiser. Dans notre société ultra-libéraliste, omnisexuelle, pornocratique, créons-nous liberté. Résistons, non pas à l’évolution vers plus de liberté, mais à la déchéance d’une liberté consommée comme de l’alcool en binge drinking. Redonnons sens à la phrase de Kundera : c’est à l’amour se s’approprier le sexe, pas l’inverse.

Image de l’article par Brandon Christopher Warren, licence creative common BY - NC.