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	<title>Nicoz &#187; Bachelard</title>
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	<description>« Vivre, c&#039;est faire vivre l&#039;absurde. » - Albert Camus</description>
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		<title>J&#8217;ai fait souvent ce rêve étrange et pénétrant&#8230;</title>
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		<pubDate>Fri, 07 May 2010 22:56:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Nicoz</dc:creator>
				<category><![CDATA[Général]]></category>
		<category><![CDATA[Bachelard]]></category>
		<category><![CDATA[rêve]]></category>

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		<description><![CDATA[«&#160;Longtemps, je me suis couché de bonne heure.&#160;» Et j&#8217;ai beaucoup rêvé, et je rêve même encore. Quoi de plus étonnant que le rêve&#160;? Quoi de plus mystérieux&#160;? On se souvient tous de certains de ses rêves, qu&#8217;il serait d&#8217;ailleurs parfois plus juste d&#8217;appeler cauchemars&#160;; on s&#8217;est tous réveillé au moins une fois en sueur, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignnone size-full wp-image-1143" title="Cauchemar" src="http://www.nicoz.tk/wordpress/wp-content/uploads/2010/05/3063461393_0c1ab2e204.jpg" alt="cauchemar" width="500" height="375" /></p>
<p>«&#160;Longtemps, je me suis couché de bonne heure.&#160;» Et j&#8217;ai beaucoup rêvé, et je rêve même encore. Quoi de plus étonnant que le rêve&#160;? Quoi de plus mystérieux&#160;? On se souvient tous de certains de ses rêves, qu&#8217;il serait d&#8217;ailleurs parfois plus juste d&#8217;appeler cauchemars&#160;; on s&#8217;est tous réveillé au moins une fois en sueur, en pleine nuit, par leur faute. Et pourtant, le rêve est très obscure, on ne le cerne pas bien&#160;: on n&#8217;arrive pas à le comprendre. D&#8217;où vient-il&#160;? Que nous dit-il, si tant est qu&#8217;il nous dise quelque chose&#160;? Le rêve a de quoi fasciner&#160;; il me fascine&#8230;</p>
<p>Quand j&#8217;étais jeune, j&#8217;ai l&#8217;impression que je rêvais plus. En tout cas, les rêves de mon enfance m&#8217;ont plus marqué&#160;: il y a quelques jours, le souvenir d&#8217;un rêve que j&#8217;ai l&#8217;impression d&#8217;avoir souvent fait m&#8217;est revenu. Je suis seul dans ma maison, et j&#8217;ai l&#8217;impression que quelqu&#8217;un, ou quelque chose me veut du mal. Me poursuit, même. Je fuis. J&#8217;ai intensément peur. La chose se rapproche, je n&#8217;ai aucune idée de ce que c&#8217;est. Une masse sombre, dans mon esprit, mais j&#8217;en ai peur, peur au point de ne même pas oser la regarder ensuite. Car, désespéré, je finis par me rouler en boule sur un tapis, à cacher ma tête dans mes bras, à fermer les yeux, fort. Je me livre à la «&#160;bête&#160;», mais je suis tellement angoissé que je tremble, me resserrant en boule encore plus, forçant encore plus mes yeux à rester clos, ma tête à se cacher. La chose semble se rapprocher, je l&#8217;entends, je la sens. Et quand elle parvient à moi, dès l&#8217;instant où, semble-t-il, elle allait s&#8217;attaquer à moi, je me réveillais.</p>
<p>En achevant de le décrire, il me fascine plus encore. C&#8217;est une tragédie décapitée&#160;: toujours le même scénario où je ne peux pas fuir, où j&#8217;ai peur et tente de me faire tout petit, de disparaitre&#160;; et toujours à l&#8217;instant fatidique, quand mon poursuivant m&#8217;atteignait, je me réveillais. Je me demande quand précisémment je l&#8217;ai fait, et combien de fois. J&#8217;ai le sentiment de l&#8217;avoir fait à de nombreuses reprises, à une certaine période, mais tout est flou&#160;: n&#8217;est-ce pas, au fond, inhérent au rêve&#160;; ce qui le rend par ailleurs si enthousiasmant&#160;? Ce scénario onirique est «&#160;typique&#160;» pour Freud, qui cède sans doute, comme à son habitude, à une de ces sur-interprétations sexuelles dont lui seul a le secret. À vrai dire, je ne sais même pas ce qu&#8217;il en écrit, mais une hypothèse toute autre est avancée par Antonio Fischetti dans un hors-série de <em>Science et Avenir</em> sur le rêve, publié en décembre 1996&#160;: «&#160;le scénario de poursuite          serait dû au relâchement musculaire qui accompagne le sommeil,          la sensation de paralysie déclenchant un désir instinctif          de fuite hérité de nos ancêtres des savanes.&#160;» On le voit bien&#160;: on est loin d&#8217;éclaircir définitivement la question de l&#8217;origine de ce rêve. Il en va de même pour tous les rêves, et c&#8217;est peut-être ce doux brouillard qui les entoure qui les rend si fascinants.</p>
<p>Je me souviens maintenant d&#8217;un autre rêve que j&#8217;ai fait, plus jeune, et qui m&#8217;a profondément marqué. Il est d&#8217;un autre genre&#160;; plus précis, plus complexe aussi. J&#8217;étais à l&#8217;école primaire à l&#8217;époque, mais le traumatisme de ce cauchemar fut tel que je m&#8217;en souviens très précisémment, alors que je ne l&#8217;ai fait qu&#8217;une fois. J&#8217;étais de nouveau chez moi, avec mes parents et mon frère. Tous avaient l&#8217;air tristes et pour cause&#160;: le journal télévisé annonçait un compte à rebours avant la «&#160;fin du monde&#160;», ni plus, ni moins. Il devait rester quelques jours, nous étions donc tous inquiets, même le présentateur à la télé paressait grave. Dans le même temps, il semblait que ce compte à rebours était matérialisé par un système ahurissant (c&#8217;était un rêve&#8230;), qui devait trôner sur la table de notre salon&#160;: une bougie allumée, et une petite bille à l&#8217;image de la Terre qui lévitait à la hauteur de la flamme, distante d&#8217;elle de quelques centimètres, et de laquelle elle semblait inexorablement se rapprocher. Et c&#8217;est là que je pêche&#160;: par curiosité, peut être, je touche la bille, mais je lui donne alors involontairement une impulsion vers la flamme où elle termine, précipitant l&#8217;apocalypse. Alors, dehors, le vent s&#8217;est levé. La «&#160;fin du monde&#160;» se révélait être une tempête venteuse extrême. Tandis que tout à l&#8217;extérieur était battu par des bourrasques meurtrières, dans notre foyer, c&#8217;était la panique. Je crois que l&#8217;on me tançait d&#8217;avoir accéléré la destruction de la Terre, je devais pleurer d&#8217;ailleurs. Mais finalement, le vent se tut. Nous avions survécu à l&#8217;apocalypse, nous sommes donc sortis, devant la maison, pour constater les ravages de la tempête. Je me souviens, et c&#8217;est à nouveau incohérent, qu&#8217;une brique était un peu sortie de notre mur, mais il semblait que c&#8217;était le seul dégât. Deux voisines remontaient la rue, tout sourire&#160;; c&#8217;était une mère et sa fille. Elles semblaient même n&#8217;avoir rien subi, le monde d&#8217;ailleurs semblait n&#8217;avoir en fait rien subi. «&#160;C&#8217;était juste ça la fin du monde&#160;?&#160;», s&#8217;étaient-elles amusées à nous dire, en substance. Et je me réveillais. Plusieurs jours, ensuite, ce rêve me hantait&#160;; j&#8217;avais été déconcerté par lui, je déprimais par la faute de ce cauchemar.</p>
<p>Ce qui est fascinant, avec tous ces mauvais rêves, c&#8217;est la puissance créative du cerveau&#160;; le dernier scénario en est un exemple troublant. Il semble que, pendant le sommeil, notre créativité est sublimée, libérée et se déploie jusqu&#8217;à notre réveil. N&#8217;a-t-on pas d&#8217;ailleurs entendu cette légende selon laquelle Cardan a trouvé la solution de l&#8217;équation du troisième degré dans un songe&#160;? «&#160;La nuit porte conseil&#160;», dit-on&#8230; Mais outre cette puissance, c&#8217;est ce sentiment de ne plus nous appartenir qui est marquant. Quand nous rêvons, nous ne sommes plus nous-même&#160;; nous ne sommes plus maîtres de nous. Nous ne choisissons en effet pas le rêve, nous ne le modelons pas à nos désirs (pour preuve, nos cauchemars)&#160;: nous le subissons. Nous le subissons comme s&#8217;il était un démon qui viendrait nous posséder, alors qu&#8217;il n&#8217;est que notre création à nous, mais une création qui nous dépasse. Le rêveur nocturne est son propre tortionnaire.</p>
<p>C&#8217;est assez étonnant, d&#8217;ailleurs, que je ne me souvienne que de mes cauchemars. Ce n&#8217;est même pas tout à fait vrai&#160;: je me souviens aussi de quelques rêves plutôt neutres (un très court, par exemple&#160;; j&#8217;étais dans la peau d&#8217;un Mario, ce héros de jeux vidéos de Nintendo, et je sautais d&#8217;une île à une autre, tout simplement), mais ceux qui m&#8217;ont le plus marqué sont des cauchemars. Bien sûr, je rêve encore, et je n&#8217;ai pas fait que des cauchemars. Il m&#8217;arrive souvent (mais cela doit avoir une raison biologique qui m&#8217;échappe) que, réveillé un peu plus tôt que d&#8217;habitude le matin, somnolent dans mon lit, je me rendorme en me mettant à rêver, tiré ensuite brusquement du rêve par quelque réveil bruyant&#160;; la ponctualité devient une dictature dans nos sociétés modernes.</p>
<p>D&#8217;ailleurs, à ces instants là, il est très désagréable d&#8217;être extirpé d&#8217;un rêve, fût-il banal. Il est amusant de constater à quel point être tiré d&#8217;un rêve en étant réveillé brusquement, sans que le rêve n&#8217;ait pu se terminer, est vexant, énervant même. Combien de fois je me suis réveillé, le matin, à l&#8217;appel de ma mère qui coupait brusquement la projection de mon film onirique, déçu qu&#8217;il ne se soit pas terminé. Déçu, presque, de ne pas pouvoir connaître la fin. C&#8217;est extraordinaire de pouvoir être surpris par soi-même&#160;; ce rêve, qui était ma création, j&#8217;aurais aimé en connaître la conclusion&#160;! Comme si l&#8217;auteur d&#8217;un livre le lisait en le découvrant&#160;; comme si le réalisateur d&#8217;un film à suspens succombait à sa propre création en ne connaissant pas le fin mot de l&#8217;histoire. C&#8217;est le paradoxe du rêveur nocturne que d&#8217;être à la fois le créateur et le spectateur&#160;; au fond, le rêve est cette partie de nous qui est seule capable de nous surprendre nous-même.</p>
<p>Gaston Bachelard a écrit ce texte sublime à propos du rêve&#160;:</p>
<blockquote><p>«&#160;Dans les quarante ans de ma vie de philosophe, j&#8217;ai entendu dire que la philosophie reprenait un nouveau départ avec le <em>cogito ergo sum </em>de Descartes. J&#8217;ai dû aussi énoncer moi-même cette leçon initiale. Dans l&#8217;ordre des pensées, c&#8217;est une devise si claire&#160;! Mais n&#8217;en dérangerait-on pas le dogmatisme si l&#8217;on demandait au rêveur s&#8217;il est bien sûr d&#8217;être l&#8217;être qui rêve son rêve&#160;? Une telle question ne troublait guère un Descartes. Pour lui, penser, vouloir, aimer, rêver, c&#8217;est toujours une activité de son esprit. Il était sûr, l&#8217;heureux homme, que c&#8217;était lui, bien lui, lui seul qui avait passions et sagesse. Mais un rêveur, un vrai rêveur qui traverse les folies de la nuit, est-il sûr d&#8217;être lui-même&#160;? Quant à nous, nous en doutons. Nous avons toujours reculé devant l&#8217;analyse des rêves de la nuit. Et c&#8217;est ainsi que nous sommes arrivés à cette distinction un peu sommaire qui cependant devait éclairer nos enquêtes. Le rêveur de la nuit ne peut énoncer un <em>cogito</em>. Le rêve de la nuit est un rêve sans rêveur. Au contraire, le rêveur de la rêverie garde assez de conscience pour dire&#160;: c&#8217;est moi qui rêve la rêverie, c&#8217;est moi qui suis heureux du loisir où je n&#8217;ai plus la tâche de penser.&#160;»</p></blockquote>
<p>Le rêve est un marteau qui casse le <em>cogito</em>, cette idole intouchable de la philosophie moderne. Car le rêveur de la rêverie ne veux pas dire «&#160;je pense&#160;», alors que celui de la nuit, c&#8217;est-à-dire moi poursuivi ou dans les tourments d&#8217;une fin de monde, ne peut plus dire «&#160;je suis&#160;». C&#8217;est cela, au fond, le rêve. C&#8217;est une libération du monde matériel, une libération du rationnel&#160;; un espace hors de l&#8217;espace, un endroit à part. Un endroit intime, aussi. C&#8217;est, chaque nuit, chaque instant que l&#8217;on se prend à rêvasser, notre imagination qui se venge de la raison.</p>
<p>(Image © <a href="http://www.flickr.com/photos/jules-julian">jules-julian</a>, retouchée par nous, licence creative commons BY-NC-SA)</p>
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