mai 3 2011

Justice expéditive

Albert Camus

Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la télé, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la mort d’Oussama Ben Laden. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que « justice est faite » lorsqu’on assassine celui dont les crimes lui valent d’être partout nié dans son humanité, partout taxé de monstre. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les circonstances, l’immersion du corps, la vocation de justice et les effets meurtriers, les conséquences politiques et même la formation du commando d’élite. Nous nous résumerons en une phrase : une justice qui tue, ce n’est plus la Justice, car même celui que l’on fantasme comme le plus monstrueux des hommes n’en demeure pas moins homme. Il va falloir prendre conscience, dans un avenir plus ou moins proche, qu’infliger un traitement inhumain à celui qu’on dit monstre fait, de nous-même et du même coup, des monstres ; il va falloir choisir entre l’inhumanité collective ou l’humble humanité face aux abîmes des hommes.

En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une mise à mort, qui se met d’abord au service de la plus âpre rage de vengeance dont la Terre a fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, à la merci du fanatisme et du terrorisme, un État se consacre à un meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner.

L’homme est condamné à être libre, à se créer lui-même : son existence, nous dit ainsi Sartre, précède son essence. Plutôt que de nature humain, il est dès lors plus à propos de parler de condition humaine. L’homme n’est pas défini au départ ; il se définit lui-même au fil de son existence. Rien en l’homme ne saurait donc être définitif. Il peut de la sorte librement faire le mal, mais il serait absurde de prétendre que les germes du mal sont en lui, qu’il était mauvais dès sa naissance, préformé dans une monstruosité qui l’emprisonnerait. Bien au contraire, le mal consenti par l’homme trouverait sa source dans les conditions où la vie le jette, et dont la pensée seule peut nous prémunir. Arendt le démontre avec force : le mal est banal, et nous qui cessons de penser ou ne pensons pas assez sommes des criminels en puissance. Bien plus, cela conduit aussi et surtout à conclure que les « monstres » n’existent pas. Les criminels ont beau commettre des actes monstrueux, il n’en sont pas pour autant des monstres mais demeurent, bel et bien, des hommes. Et ces hommes ne sont jamais intégralement responsables, car il est des situations (j’entends, par exemple, des conditions socio-économiques insoutenables) qui pèsent comme des fardeaux. À ce titre, la première victime du criminel, bien souvent, c’est lui-même. Vouloir en faire des monstres, c’est en tout cas d’une certaine façon se voiler la face ; rejeter sur ces monstres un mal que nous sommes pourtant tous susceptibles d’entraîner. C’est sans doute Primo Levi qui en parle le mieux, à propos des gardiens du camp de concentration où il fut lui-même retenu : « Ils étaient faits de la même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. »

De cela, nous pouvons tirer au moins deux conséquences : la première, que nos criminels, même « de la pire espèce », restent des hommes faits de la même étoffe que nous et qu’ainsi, en les traitant comme des monstres, c’est nous qui devenons à notre tour des bourreaux ; la seconde, que la monstruosité que leur prête le vulgaire n’est, pour ainsi dire, pas définitive, puisqu’elle n’est pas inscrite en eux mais n’est qu’un choix délibéré. Robert Badinter a déjà dit cela dans son discours demandant l’abolition de la peine capitale en France : « Aussi terribles, aussi odieux que soient leurs actes, il n’est point d’hommes en cette terre dont la culpabilité soit totale et dont il faille pour toujours désespérer totalement. » Il en découle bien évidemment le scandale que constitue la peine de mort, mais aussi le scandale qu’il y a à danser autour du cadavre d’un mort, fut-il le plus grand terroriste de l’Histoire.

Mais il ne faut pas se méprendre ; ce mal banal n’est pas un « mal dilué », il demeure un scandale peut-être plus fort encore, comme je l’ai dit, que lorsqu’il n’était l’apanage que des monstres ; ce mal banal ne disculpe pas non plus les criminels, quels qu’ils soient. Mieux, il nous enjoint à les juger, à les punir, tout en les respectant dans leur humanité. Comprendre le criminel n’empêche pas de le juger, et permet au contraire de le juger humainement. Et le juger humainement est, sans aucun doute, la voie la plus sûre vers le changement et la réinsertion.

Qu’on nous entende bien. Si le terrorisme peut se trouver affaibli après la mort de M. Ben Laden et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable Justice internationale et humaine, où la mort ne sera plus un mur opposé à de prétendus monstres, où l’on saisira qu’on n’est jamais absolument et complètement coupable, où l’on verra enfin derrière le masque du criminel le visage de l’humain qui jamais ne s’efface.

Devant les conditions terrifiantes où l’humanité est jetée, nous apercevons encore mieux qu’une telle Justice humaine indispensable à la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison.

Les deux premiers et les deux derniers paragraphes sont repris d’un éditorial du journal Combat écrit par Albert Camus au lendemain du bombardement d’Hiroshima. Je ne les ai qu’à peine retouchés tant la situation est similaire. À l’époque, on se réjouissait de l’explosion d’une bombe atomique qui fit des milliers de morts. Aujourd’hui, on ne se réjouit que de la mort d’un seul homme, que le monde haïssait. Mais dans les deux cas, la liesse semble déplacée, elle gêne la conscience. Il est toujours abject de fêter les cadavres.


jan 19 2011

La loi du silence

Cour aux Ernests, ENS

Peut-on encore s’exprimer ou débattre librement en France ? La réponse a priori positive que l’on serait tenté d’apporter à cette question apparemment incongrue mérite d’être tempérée aujourd’hui. Les exemples plus ou moins médiatiques qui remettent en cause, d’une façon ou d’une autre, la libre communication des opinions érigée au rang de liberté fondamentale par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, se bousculent dans nos journaux. Et c’est un symbole fort qui, aujourd’hui, a été donné ; fort puisqu’il touche le cœur de l’enseignement supérieur français. Le colloque qui devait se tenir ce mardi 18 janvier à l’École normale supérieure de Paris, au sujet du conflit israélo-palestinien, et en présence de personnes aussi respectables et diverses que Stéphane Hessel, Élisabeth Guigou, ou encore Benoist Hurel, a été tout bonnement annulé par la présidente de l’établissement. Dans le même temps, on apprenait par un édito publié sur le site du conseil représentatif des institutions juives de France (le Crif) que cette annulation était le résultat de pressions de leur part.

Si la liberté d’expression ne souffre à première vue plus - ou presque, et c’est regrettable, j’y reviendrai - de remise en cause légale, il semble qu’à l’image de ce qui suit la mort de Dieu chez Nietzsche, notre société a su se charger elle-même de la brider, de l’enferrer dans un corset dont on resserre un peu plus le lacet chaque jour, et que l’on a coutume d’appeler le « politiquement correct ». Ce dernier bride le discours, empêche le débat, et couve ainsi le malaise. Car tandis que les sujets tabous sont tus, ils prospèrent dans l’ombre des pensées peu ou mal informées, et loin des terrains médiatisés ; l’image d’un fossé qui oppose les élites, les médias, les bobos, les citadins ou que sais-je aux discussions de comptoirs frustres des campagnes, qui tient il est vrai du cliché et de la caricature, n’en demeure pas moins révélatrice d’un certain risque. Les conséquences, on les imagine bien : parce qu’on n’aura pas compris, par exemple, les raisons profondes qui amènent à ce qu’une majorité de délits soit le fait de personnes issues de l’immigration ; parce qu’on n’aura pas eu l’occasion de le comprendre, le sujet étant trop sensible, trop politiquement incorrect, on sera tenté d’y voir une corrélation. Zemmour est, en ce sens, son meilleur contradicteur : en jouant à merveille son rôle pathétique de réactionnaire provocateur, il aura donné l’occasion à d’autres d’exposer une explication plus acceptable ; les délits sont principalement des symptômes de conditions sociales déplorables, et le fait est que la misère sociale touche en priorité les quartiers dits « difficiles » où s’entasse la population d’origine étrangère.

Mais le plus inacceptable dans ce nouveau diktat issu de la société elle-même, c’est la censure volontaire qu’il impose. Devant les exemples de procès intentés pour un rien, devant l’hyper-médiatisation du moindre dérapage, devant la pugnacité des associations en tous genres qui savent user des médias lorsqu’il s’agit de dénoncer ou de pointer du doigt (mais n’est-ce pas ce qu’elles-même cherchent à combattre ?…), on rechigne souvent à exposer sa pensée. On a peur que cette intelligentsia nous tombe dessus. En fait, à la censure d’État s’est substituée une censure bien plus perverse, non plus imposée par la force, mais instillée par la peur : on ne limite pas une liberté publique, mais on force les hommes à ne plus l’exercer pleinement. Plus encore qu’aux seules consciences particulières, cet interdit intériorisé entraîne aussi des censures matérielles, comme celle qu’ont eu à subir nos normaliens qu’indigne une indigne ENS. Bien sûr, en droit, on pourrait évoquer librement le rôle d’Israël dans le conflit au Proche-Orient ; on pourrait critiquer son attitude (comme on est d’ailleurs libre de faire l’inverse). Mais en fait, la chape de plomb est si lourde que rares sont les lieux permettant de telles critiques. Le fait est qu’aujourd’hui, on ne peut plus critiquer les actions menées par l’État d’Israël sans être immédiatement taxé d’antisémite. L’édito du Crif est à ce sujet ridicule d’excès, qui accuse certains normaliens (ceux qui organisent le colloque) de « terrorisme intellectuel »…

Le plus grave se produit peut-être quand cette omertà devient norme, quand elle finit via un affreux détour de l’Histoire par devenir la loi. Et alors, on arrive à des situations ubuesques. C’est par exemple le cas lorsqu’en février de l’année dernière, la ministre de la Justice d’alors, Michèle Alliot-Marie, exige des Parquets qu’ils poursuivent pour « provocation publique à la discrimination » Stéphane Hessel et ceux qui, à son image, appellent au boycott de produits israéliens pour combattre la politique de l’État juif. Accusations d’autant plus ridicules que le résistant Hessel, déporté à Buchenwald durant la Seconde Guerre mondiale, est lui-même issue d’une famille de souche juive… Lorsque l’État est décadent et qu’en lieu et place d’affirmer la liberté d’expression, il se soumet au diktat du politiquement correct, on retourne en arrière.

Ne laissons pas ce politiquement correct gangrener notre liberté d’expression, gardons à l’esprit cette célèbre phrase attribuée (à tort) à Voltaire, et ô combien d’actualité : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. » Ce avec quoi le Crif n’est pas d’accord, au contraire, il cherche à le rendre muet. On ne voit pas bien ce qu’il faut y comprendre ; une faiblesse d’arguments ? Une facilité ? Toujours est-il que cette situation n’est pas tenable. L’annulation de la conférence d’Hessel, salle Jules Ferry, a entrainé de vives réactions, dont une déclaration co-signée par Alain Badiou et d’autres anciens élèves de l’ENS qui résume bien le fond du problème :

« Ces faits sont inadmissibles. Le droit de critiquer les actes du gouvernement israélien comme de tout autre gouvernement doit être respecté sur notre territoire. Aucune institution n’a le droit de nous prescrire, en fonction des intérêts particuliers qu’elle représente, ce que nous devons dire, écrire, voir et entendre. »


jan 16 2011

حرية

Émeutes Tunisie

Il y a des questions auxquelles il faut admettre ne pas savoir répondre, des faits dont l’origine à jamais nous échappe ; il arrive un moment où l’Histoire s’accélère et semble soudain prendre sens un court instant, se déroulant avec une clarté déroutante sous nos yeux mais s’estompant bien vite, avant même qu’on ait eu le temps de bien s’en rendre compte. Ce que nos médias ont d’ors-et-déjà baptisé la « Révolution de Jasmin » en est, aujourd’hui, un puissant exemple. Les Tunisiens étouffaient depuis bon nombre d’années, méprisés par un pouvoir devenu oligarchique autant qu’oppressés par une vie trop chère et un chômage trop grand. Dans ce pays qui avait revêtu tous les costumes de la dictature, affichant en grand et partout le portrait d’un Ben Ali sans cesse réélu par des scores incroyables, et où la presse même ne pouvait être libre, le peuple paraissait impuissant, délaissé à lui-même. L’horizon des Tunisiens se perdait dans le vide désespérant du désert saharien : pour eux, il n’y avait d’avenir que leur présent de plomb.

Et de ce statu quo, personne ne s’inquiétait. Ni les vacanciers qui profitaient du climat sans se soucier des Hommes, barbotant dans le bleu turquoise d’une mer réchauffée par un soleil léger ; ni bon nombre de nos dirigeants, qui entretenaient avec le dictateur de coupables relations. Les premiers pêchaient par une triste ignorance de la souffrance des autres, les seconds fautaient pour leurs intérêts, oubliant leurs valeurs. On revoit poindre, ici les déclarations d’un député (M. Raoult) en 2009 qui se réjouissait de la victoire absolue (avec près de 80 % des voix) de Ben Ali aux élections, alors même que le journaliste qui l’interrogeait insistait sur les problèmes de liberté de la presse, là une vidéo de notre président en visite chez le dictateur et qui déclarait qu’on était trop sévère avec lui, il y a de cela seulement trois ans. Certes, on en trouvait aussi qui s’indignaient de la situation ; Delanoë, Dufflot, et d’autres, mais rares furent les médias qui leur accordèrent la place pour le faire correctement. Il y a un peu d’hypocrisie à danser aujourd’hui avec le peuple de Tunisie autour du cadavre fumant de leur chimère d’État alors qu’avant, on en parlait à peine.

Mais, il est vrai, il n’y a rien de plus beau ni de plus réjouissant qu’un peuple qui conquiert sa liberté, a fortiori au moment où on ne s’y attend pas, où l’espoir ne semble pas permis ; où la révolte apparait déraisonnable. Cette révolution, comme toutes les révolutions, fait exploser une passion sublime. Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi maintenant ? Et pourquoi cela a-t-il marché cette fois mieux que d’autres ? Ces questions sont insolubles car le soulèvement nait dans la communion soudaine et imprévue d’une passion qui germe dans des milliers de cœurs en même temps. On serait bien ridicules à prétendre enfermer dans des concepts et des mots cet élan des cœurs, proprement imprévisible, et qu’on ne peut tenter que de décrire. Il y a eu des soubresauts, des premiers symptômes ; les grèves de Gafsa en 2008. Mais c’est un événement apparemment bien dérisoire qui a pourtant cristallisé la révolte et rempli les hommes de courage. Et parce que cet événement est beau, tragiquement beau, on ne peut l’omettre : il s’est produit à Sidi Bouzid, le 17 décembre de l’année passée.

Mohamed Bouazizi, comme beaucoup de ses compatriotes, tentait de gagner sa vie comme il le pouvait. Survivant plus que vivant, il vendait des fruits et des légumes et tirait de cette activité ses seuls revenus. Cependant, dans un État qui a glissé vers l’autoritarisme, ses ventes sans autorisation conduisirent bien vite les employés municipaux à lui confisquer ses fruits et ses légumes, une fois, puis une autre. Harassé d’être sans cesse dépossédé de ses stocks, il finit par aller protester, d’abord au niveau de la ville, puis du gouvernorat, mais aucun ne voulut l’écouter. Dans ce pays gangréné par la corruption, Mohamed heurtait le mur froid du déni du peuple et prenait brusquement conscience du drame de sa condition. Épuisé par le désespoir, ce jeune homme abandonne le combat pour la vie : il s’asperge d’essence et, aux yeux de ceux qui ne lui prêtèrent pas l’oreille, c’est-à-dire sous les fenêtres du gouvernorat, s’immole par le feu. Le 4 janvier de cette année, il trouve finalement la mort, dix jours avant le départ de son diable. À sa mère, il ne laissera que ces quelques mots sur Facebook, préludant du rôle que vont jouer les réseaux sociaux dans l’organisation de la révolte : « […] Maman, pardonne-moi, les reproches sont inutiles, je suis perdu sur un chemin que je ne contrôle pas, pardonne-moi, si je t’ai désobéi, adresse tes reproches à notre époque […] ».

Cet événement fut l’étincelle qui a embrasé la poudrière de frustrations trop longtemps contenues. Quelques personnes, d’abord, se réunirent pour protester, avant que d’autres ne les rejoignent. Puis le mouvement a fait tâche d’huile et s’est étendu, en quelques jours, à d’autres villes, puis au pays tout entier, mobilisant notamment les avocats. Exhorté à la révolte par la tentative de suicide d’un homme, le peuple a libéré toute la colère intériorisée depuis une vingtaine d’années. On ose remettre en cause l’autorité, la contester. La peur est sans doute toujours là, mais elle est dépassée, mise de côté, rejetée. Et si la peur n’existe plus, alors tous les espoirs sont permis. La répression policière a été terrible : on a tiré sur la foule à balles réelles, mais il était trop tard. Déjà, le peuple marchait vers sa liberté et ni le sang versé, ni les morts ne l’ont arrêté. Le pouvoir, finalement, a vite pris peur : esquissant des reculs dans l’espoir d’apaiser les tensions, l’ex-président ne fit que raviver les espoirs de la foule, et Ben Ali dût finalement abandonner les rênes du pays ce vendredi. Depuis, la situation est encore trouble, mais l’organisation d’élections présidentielles transparentes semble acquise désormais et, même si des tensions subsistent, la révolution de Jasmin semble être un succès qu’il faut dédier à ceux qui ont donné leur vie pour cette liberté nouvellement conquise.

On le voit, tout parait si fragile, si improbable ; et pourtant cela s’est produit. Nous vivons d’ordinaire une Histoire que l’avenir juge et éclaire, et il est bien rare de sentir l’Histoire se faire lorsqu’elle se fait. Cet épisode sublime de la course du monde ravive des espoirs et doit insuffler aux cœurs de ceux qui n’ont pas encore le bonheur d’être libres la volonté de se battre. Retenons quant à nous cette leçon et tâchons, comme nous n’avons pas su le faire ou si peu avec cette révolution, de nous battre aux côtés de ceux qui sont encore, de par le monde, sous le joug de tyrans.

« La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme », peut-on lire dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 dont le dernier article est encore plus fort, et les Tunisiens ont su s’en rendre dignes : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

(Le titre signifie « Liberté » en arabe.)


jan 12 2011

Moins parfaite et plus libre

C’était un fait divers somme toute banal, un de ceux qu’on lit en ouvrant son journal au matin et dont on ne se souvient déjà plus qu’à peine le soir venu. Une jeune femme avait été sauvagement lacérée d’une vingtaine de coups de couteau, en pleine nuit, par une de ses « amies » que les forces de l’ordre n’eurent pas de mal à interpeler dès le lendemain. Leur enquête ne s’éternisa guère ; il faut dire qu’ils avaient récupéré l’arme encore maculée de sang, et que la pauvre criminelle avoua bien vite, entre deux torrents de larmes et d’affreuses complaintes de désespoir que seul le remord de l’assassin peuvent produire, la raison simple et belle de son acte : celle qui était sa meilleure amie, elle ne pouvait plus supporter de la voir aimer et être aimée par l’homme qu’elle désirait. Un fait divers tragiquement banal, en effet ; un de ces événements qui secouent diablement quelques vies mais laissent de marbre le vulgaire lecteur des canards qui les rapportent.

Sauf qu’il a eu l’audace de se produire au plus mauvais instant. Cela faisait quelques jours que tout tournait au ralenti, la lourdeur d’une canicule devenue monnaie courante en plein mois d’août depuis quelques années n’y étant sans doute pas étrangère. Les terrasses des cafés étaient désertes, les rues vides. Ceux qui travaillaient avaient découvert dans les climatiseurs et les ventilateurs d’irremplaçables amis, les quelques piétons semblaient, eux, fondre sur les trottoirs. Les volets mis-clos, chacun terré à l’abri des lances d’un soleil devenu tyran, ce mois si calme défilait. Il ne s’y passait décidément rien, les journaux télévisés même semblaient poussifs et ressassaient des images de plages et de ciel bleu tant l’actualité était avare. Au sommet de l’État, on désespérait d’intéresser le peuple. On n’avait plus d’idée. Tout allait bien.

Il y a bien longtemps qu’on avait dépassé la vieille politique. Celle des oppositions constantes, celle des influences et du pouvoir de quelques-uns. Depuis longtemps dépassée l’oligarchie, depuis longtemps dépassés les clivages. On agissait désormais dans l’unique bien commun. Ah bien sûr, la transition n’a pas été aisée ! Au début, on avait rencontré certaines réticences ; là un vieux député brandissant comme une arme d’obscures « convictions », ici un journaliste qui s’inquiétait de l’anéantissement du sel de son métier, c’est-à-dire de la disparition des guerres d’ego et des petites phrases assassines distillées subrepticement au long des interviews ou, moins discrètement, à l’occasion de débats passionnés. Mais on s’y est fait.

C’est venu doucement. D’abord, les oppositions entre partis ne furent plus que formelles : il y avait certes différents candidats, mais les programmes tendaient vers un même but. Tous étaient désireux de bien gérer l’État et de rendre ses citoyens heureux. À la fin, on s’opposait encore dans le spectacle des débats, mais presque toute la vie politique voguait de consensus national en consensus national. Et finalement, ça marchait bien mieux. On avait des politiciens attachés à faire tourner notre pays, des horlogers aux petits soins de l’immense mécanisme de notre État. En fait, on s’est bien vite rendu compte que, non seulement ça marchait mieux, mais en plus ça ne servait plus à rien de voter. Avec le temps, les chiffres de l’abstention atteignaient des sommets. On avait bien d’autres choses à faire que de voter pour des gens d’accord entre eux ! Et puis tant que ça marchait, on n’avait pas non plus de raison de se déplacer en masse pour s’exprimer… Il y avait toujours des énergumènes ; des types qui sortaient du lot et exprimaient leurs désaccords. Mais même eux étaient écoutés, tout minoritaires qu’ils étaient : le gouvernement semblait avoir renoué avec la Nation.

Bientôt, par une froide soirée d’octobre, l’intention du gouvernement de supprimer les élections fut révélée. Évidemment, de but en blanc, ça surprend et ça effraie. Mais au fond, leur proposition était on ne peut plus sensée ; l’organisation des scrutins mobilisait d’énormes sommes d’argent, et les dirigeants comptaient bien l’employer autrement mieux. Après réflexion, c’était même une idée géniale, alors ce fut fait.

Avant, de souvenir d’homme en tout cas, on n’avait jamais aimé que l’époque passée, et l’avenir faisait peur. Peu à peu, on s’est rendu compte qu’on ne vivait pas si mal. Les gens se réveillaient le matin, se rendaient à leur travail le sourire aux lèvres, et l’expression n’est pas emphatique. Évidemment, on peut bien sourire si l’on ne travaille que quelques heures avant de retrouver sa famille ou ses amis l’après-midi. Les grandes réformes populaires avaient amené ce qui aurait dû animer les politiciens depuis des siècles : le bonheur. On avait limité le nombre maximum d’heures de travail quotidiennes. Désormais, il était formellement interdit de travailler plus de cinq heures un même jour. Dans le même temps, on installait des postes de sécurité ça et là. Bien longtemps avant, les caméras étaient apparues comme une solution à la délinquance. Mais leur efficacité finit par éveiller quelques soupçons, et on les abandonna. Notre nouveau gouvernement les remplaça par un maillage fin de postes occupés par des gendarmes, ses « postes de sécurité » qui garantissait autant l’ordre que l’aide des personnes de passage. Et, la chute vertigineuse de la délinquance entrainée par les diverses réformes sociales aidant, ces gendarmes finirent par être bien plus guides touristiques qu’hommes de l’ordre.

Alors, nos vies allaient bon train, sans cesse protégées. Tout était fait pour notre bien. Un jour, on apprit par exemple de la bouche de la ministre de la santé l’interdiction de certaines sucreries parce qu’elles contenaient un produit hautement cancérigène qui venait d’être découvert. La réaction fut d’une rapidité inouïe, et on ne put que se féliciter le lendemain, à l’image de cette vague d’éditoriaux élogieux, de la bonne gestion de notre petit pays.

Il ne se passait pas un jour sans qu’on apprenne par voie de presse la promulgation d’une nouvelle loi ou la préparation d’une nouvelle réforme. Au terme de quelques années d’intense travail, nous finîmes par nous trouver assez bien et le rythme ralentit. On avait interdit tout ce qui était nocif pour la santé ; drogues, tabac, pesticides, alcools. Afin de limiter la pollution et de faciliter les déplacements, on mit en place de vastes réseaux de transports publics, et on décida ensuite de retirer les voitures, devenues inutiles, du marché. La courbe des morts sur la route s’effondra, celle de nos rejets de CO2 aussi. En fait, l’État jouait enfin son rôle et, en réglant tout au millimètre, en éradiquant tout ce qui était susceptible de créer le moindre problème, rendait heureux le peuple.

Alors, quand les journaux firent leurs Unes sur ce meurtre à l’arme blanche, tout le monde fut surpris. C’est le genre de chose qui ne se passait plus qu’une ou deux fois dans l’année. Mais au moins, cela permit à nos dirigeants qui se creusaient la tête pour notre bien, d’avoir enfin de nouvelles idées. On était en sécurité dehors, nos vies réglées étaient parfaites, mais ils avaient oublié une part d’ombre : dans les cuisines, le tranchant des couteaux pouvait encore couper brutalement le cours de nos vies.

Le soir même, le visage jovial d’un de nos ministres – à vrai dire, on avait si peu de problèmes qu’on ne savait plus vraiment de quoi il avait la charge, ni même son nom – annonça l’obligation pour les grandes surfaces de vendre viandes, légumes, fruits et gâteaux prédécoupés. Dans le même temps, on apprenait l’interdiction future des outils tranchants. Comme toujours, on annulait d’abord les dommages collatéraux de ces lois de bonheur. À une époque pas si lointaine, on jugeait les politiques impuissants, balayés par la force de l’économie. Il suffisait juste de reprendre la barre. Leur faiblesse, voire leur volonté de faiblesse ignoblement libérale, tout cela nous faisait bien rire !

Alors ce matin, quand on est venu frapper à ma porte à l’heure où seuls les protecteurs – c’est ainsi qu’il était maintenant d’usage de nommer les gendarmes – se promenaient dans les rues, j’ai été surpris. D’autant plus qu’il se sont empressés de me passer les menottes, tout en me disant que pour éviter que les femmes soient battues, on avait décidé en haut lieu d’interdire aux hommes d’habiter sous le même toit qu’une personne du sexe opposé.

Je me suis bien demandé ce qu’ils allaient faire de moi, maintenant que j’étais entre ces deux montagnes de muscles du visage desquels on n’arrivait pas à effacer le sourire, quoi qu’on dise, même le pire. Mais enfin, c’était pour le bien de ma femme, et sans doute le mien aussi, l’État ne se trompait guère.

Dans leur fourgon à sustentation magnétique qui traversait les plaines à vive allure, accompagné silencieusement par une dizaine d’autres qui devaient être dans mon cas, je ressentis pour la première fois ce sentiment terrible que je ne me souviens pas avoir rencontré auparavant. J’étais perdu, un peu, et hébété aussi. C’est dur à décrire un sentiment, c’est dur de l’écrire en si peu de temps… Mais je repense à ma femme, mes enfants, ils doivent être si loin maintenant. C’est comme si j’avais du mal à être heureux, noyé dans le bonheur. C’est ça je crois. Tout était trop parfait…

« Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante. Comment éviter leur réalisation définitive ?… Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins ”parfaite” et plus libre. » - Nicolas Berdiaeff


oct 26 2010

Deuxième baie de laurier

Voilà un second épisode de mes années lycée, qui a marqué notre classe et qui, semble-t-il, se faisait attendre ici… Je dédie cet article aux deux Jérémy embarqués avec moi dans l’aventure et qui sont, l’un comme l’autre, des lumières vives. Et plus largement, cette suite d’articles est bien entendu dédiée à tous les anciens TS1 sans qui de si belles années n’auraient pas été possibles.

Comment repenser à notre année de Terminale sans se remémorer « l’affiche » ? C’est impossible… Elle a rythmé bien des heures de cours, a nourri bien des discussions : on l’entendait çà et là évoquée dans les échos de la cour. Il faut dire qu’elle fut sans doute l’un de nos plus brillants coups d’éclat, qui nous conduisit directement chez un proviseur qu’on n’aurait guère eu l’occasion de voir autrement, nous propulsant même à un CVL (conseil de la vie lycéenne) aux relents de grand procès de Moscou. Cette affiche est mythique. À l’issue de l’année scolaire, le simple fait de parler de « l’affiche » suffisait à rappeler à tous cet événement précis, ravivant de la sorte sourires et amusement. Mais qu’était donc cette affiche pour susciter tant de passions ?

Elle tire son origine d’un jour de grève ensoleillé, c’était le mardi 23 mars. Nous n’avions pas anglais et pour profiter d’un soleil qui reparaissait enfin, nous avions décidé, quelques camarades et moi, de rester à l’extérieur pour discuter, calmement, sur un banc de la cour. Et comme souvent, nous parlions de ce qui n’allait pas, car il y a bien des choses qui n’allaient pas (et qui ne vont d’ailleurs pas beaucoup mieux aujourd’hui !). Bien vite, nous en sommes venus à parler d’un panneau en liège qui avait fait son apparition cette année là, arrivé comme nous l’apprendrions par la suite dans les bagages de notre nouveau proviseur, et sur lequel étaient froidement punaisés les avis de sanctions distribuées par l’établissement, parfois si bien rendus anonymes qu’on pouvait lire sans effort un prénom ou un nom. Ce panneau, non seulement ne servait à rien, mais nous a profondément choqué (et je pense pouvoir écrire qu’il nous choque encore) sur le plan des idées. Car cet affichage, cette médiatisation de la sanction révèle la volonté d’une gouvernance par la peur, l’application de la théorie de l’exemple la plus abjecte. Une dérive sécuritaire qui pervertit les règlements et les lois, où l’on ne dit plus aux élèves de respecter les règles pour permettre de mieux vivre ensemble mais parce qu’en ne le faisant pas, ils seraient sanctionnés. Déjà s’agissant de la peine de mort, Victor Hugo, qui n’est pas réputé être anarchiste ou révolutionnaire trotskyste, dénonçait la théorie des exemples, dans un passage resté célèbre de sa préface au dernier jour d’un condamné ;

« Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l’exemple. – Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter !

Voilà bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d’abord qu’il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu’il est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n’a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol, immédiatement après l’exécution d’un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l’échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez. »

La transposition dans notre cas est triviale : tous les jours, à chaque heure, des centaines de lycéens passaient sous ce panneau sans même en lire un mot. Et quand bien même un lycéen s’y attardait avec un ami, ce n’était pas pour s’inquiéter de son comportement ou prendre peur au vu des peines, mais bien plus souvent pour moquer le comportement du « condamné », rire des faits, animé d’une de ces envies perverses qui nous pousse aussi à regarder par-dessus les cordons de sécurité entourant les lieux d’un accident, c’est-à-dire une envie de charognard.

Révoltés par ce panneau qui atteint des sommets d’absurdité rarement égalés, même dans notre lycée (et pourtant, les occasions n’ont pas manqué), nous avions ressenti l’envie d’exprimer le dégoût que suscitait en nous cette affichage malsain. Alors, nous avions pris la décision de créer une affiche, que nous voulions placarder aux côtés des sanctions, pour exprimer à la fois notre réprobation et, dans le même temps, faire prendre conscience à ceux de nos camarades qui la liraient l’absurdité d’un tel panneau. Nous aurions pu tout arracher, ou gribouiller toutes les feuilles sans que l’on nous retrouve. Nous aurions aussi pu placarder un avis anonyme. Mais ce n’était là absolument pas le genre de notre classe. Nous étions animés d’une volonté d’originalité, quasi-artistique ; nous nous voulions constructifs, nous assumions nos prises de positions, comme nous l’avions d’ailleurs déjà prouvé lors de l’épisode « Trèves générale » que j’ai eu l’occasion de relater.

Nous étions trois ; deux Jérémy et moi. Le soir même, avec l’un d’eux, j’ai confectionné l’affiche qui a tant fait parler d’elle ensuite, sans avoir véritablement conscience à cet instant de l’impact qu’elle aurait. L’un des Jérémy était chargé de l’imprimer sur du papier de couleur rose, afin qu’elle soit bien visible. Nous y dénoncions les trois points qui nous insupportaient le plus, depuis des mois : le panneau de liège qui exposait aux yeux de tous les sanctions, évidemment, mais aussi les caméras de vidéosurveillance supposée qui, chaque jour, aux entrées, nous filmaient sans qu’on n’en soit averti depuis notre rentrée en première, ainsi que le comportement de certains surveillants qui relevait clairement de ce que l’on qualifierait en d’autres lieux d’abus de pouvoir. Comprenez bien ; lorsqu’on parle aux élèves comme on parle à un chien tout en exigeant de ce chien qu’il nous obéisse sans mot dire, on est dans un comportement autoritaire. C’est ce que nous dénoncions, c’était la réalité des faits, pas besoin de chercher trop loin : le mardi matin où l’idée de l’affiche nous avait traversé l’esprit, l’un des surveillants évacuait de la sorte l’un des bancs sous les fenêtres de son bureau.

Affiche

J’étais pour ma part chargé de ramener des punaises pour accrocher notre pomme de discorde. Dès le mercredi matin, à huit heures, nous avions donc placardé ce morceau de papier qui fit tant parler de lui, juste avant de nous rendre en sciences de l’ingénieur. Dès lors, les supputations allèrent bon train : combien de temps résisterait-elle à la censure certaine de l’administration ? Que feront-ils de nous, qui avions eu l’audace de signer de nos noms et prénoms ? Déjà, à la récré de dix heures, d’autres amis de notre classe ajoutèrent au stylo leur nom aux côtés des nôtres. Une feuille de soutiens avait aussi circulé le matin même, se remplissant de signatures. Le mercredi, l’affiche tint bon. Toute la journée de jeudi, elle résista encore, petite bulle d’air rose au milieu du flot blanc des sanctions affichées. Elle offrait aux yeux de tous, enfin, une deuxième voix. Une autre voie. Elle démontrait la possibilité de penser, la possibilité d’indépendance, la possibilité de résistance ; elle était d’ors-et-déjà un symbole qui dépassait les protestations qu’elle portait, celui de la liberté possible que nous revendiquions constamment, à l’image d’Épictète l’esclave, qui nous enseigne que l’on peut toujours être libre, même dans les fers, pour peu qu’on en ait la volonté.

Le jeudi soir, après avoir brillé deux jours comme un soleil, l’affiche fut découverte et retirée. Le soir même, je reçus un appel du proviseur-adjoint, que je connaissais en dehors, me demandant si j’étais bien l’un des signataires, ce que je ne pus que confirmer. « Nous règlerons ça demain à l’établissement », m’entendis-je alors répondre, d’une voix désabusée. Je prévins donc immédiatement mes deux compères de la découverte par l’administration de notre œuvre. Quoi qu’il advienne, nous étions prêts à nous défendre, prêts à défendre nos idées aussi. Le vendredi s’annonçait, pour le moins, mouvementé.

Et la promesse de riposte fut tenue dès le lendemain matin où, à huit heures, devant notre salle d’histoire, une surveillante nous attendait pour nous conduire, directement, chez madame le proviseur. Notre première réaction fut sans doute un rire accompagnant un « jackpot ! », car depuis deux jours nous pariions sur la personne qui nous convoquerait une fois l’affiche débusquée. Nous avions donc touché les plus hautes instances, ce dont notre orgueil s’amusa naturellement quelques instants. Moi et les Jérémy étions bien entendu convoqués, mais aussi toutes celles et ceux qui avaient rajouté leur nom sur l’affiche. Après de longues minutes d’attente, seul les Jérémy et moi sommes entrés dans le bureau de notre proviseur, que nous n’avions, il faut bien l’avouer, guère vu auparavant.

La femme, blonde, plutôt petite, la cinquantaine, s’installa à son bureau sur lequel trônait un code de l’éducation Dalloz et quelques documents divers, dont notre affiche décrochée qui venait y mettre une touche de fantaisie. Après avoir ouvert son stylo, enfin prête à prendre des notes, elle commença à nous interroger, nous qui restions debout. Sur l’idée. Sur la réalisation. Qui l’a faite ? Nous, évidemment… Qui a eu l’idée ? Eh bien, nous, sans doute ! Et notre proviseur de se dire choqué par la méthode, choqué par le contenu. Choqué qu’on ait « contourné les instances officielles », choqué des mots, je l’accorde acides mais tout à fait justes et choisis, de notre œuvre. Mais nous étions au courant de nos droits. Nous avions de réelles revendications. Nous avions de vraies raisons de les apposer sur leur panneau de liège. Elle qui se présentait comme inflexible, qui refusait de nous écouter sur le fond sous prétexte que la forme ne lui convenait pas (on tombe là dans un affreux paralogisme, digne, mais on va encore m’accuser d’exagérer, des régimes totalitaires : hors le sentier démocratique balisé, c’est-à-dire muselé, point de Salut ; et quoi que vous disiez, si vous le dites mal, je ne l’écoute pas), elle donc qui ne voulait pas nous répondre sur le fond finit quand même par admettre que si les feuilles étaient mal rendues anonymes, c’était une faute de la part de ceux qui les affichaient, qui serait corrigée.

Concernant les caméras, sa réponse fut des plus troubles. « Quelles caméras ? » demanda-t-elle d’abord, semblant feindre l’ignorance. Avant de défendre ce que nous avons alors déduit être un système de vidéosurveillance, puisqu’elle nous dit « mais vous ne suivez pas l’actualité ? Vous n’écoutez pas la radio ? » Je comprends là qu’il s’agit de notre sécurité. Cependant, et c’est malheureux pour elle, qui suit assidument l’actualité a pu lire dans les journaux ou entendre à la radio (qu’elle paraissait si bien aimer) que la vidéosurveillance en Angleterre était un fiasco ; que l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Ile de France jugeait inefficace voire négatif, lui aussi, l’impact des caméras aux abords des lycées ; ou encore récemment, que les chiffres de la vidéosurveillance à Lyon démontraient son intérêt quasi-nul. Et pourtant, le coût de tels systèmes est réel. Si, madame le proviseur, nous suivons l’actualité, et trop bien pour nous laisser prendre au piège d’un discours pseudo-sécuritaire. Substituez à vos préjugés les vrais chiffres ; raisonnez et écoutez nos raisonnements, une fois n’est pas coutume !

Enfin, elle nous affirma avoir fait mai 68 en s’empressant de rajouter que « c’était pas comme [notre] affiche » ; chaque génération semble avoir comme devoir de dénigrer les revendications des suivantes. Elle nous remercia quand même d’avoir signé, regrettant la forme, mais n’ayant guère répondu sur le fond.

Dès le lundi suivant, ce furent les CPE qui nous convoquèrent, toutes trois se disant choquées elles aussi par notre affiche. Tant de réactions ne tendent qu’à me faire croire que nous avions, là, mis le doigt sur quelque chose de sensible. Nous leur résistâmes, elles qui voulaient nous couler dans le moule des contestataires. « Vous êtes jeunes, c’est pour ça, vous voulez faire des révolutions. » Mesuraient-elles que ces paroles touchaient le fond en termes de caricatures et de ridicule ? J’en doute. L’ambiance fut houleuse, nous ne cédions sur rien. Finalement, nous fûmes invités à un CVL que l’on ne cessait de nous accuser d’avoir contourné, comme si une affiche n’était pas démocratique et que la seule démocratie était leur démocratie décapitée.

Ce CVL eut lieu alors qu’on ne pensait déjà plus à cette affiche, quelques mois après, le lundi 31 mai. Et nous avons découvert alors leur fameux organe démocratique qui était une immense supercherie, un spectacle des plus amusants qui soit et qui serait même très drôle s’ils ne se prenaient pas tous au sérieux. Les caméras, l’affichage des sanctions, l’autoritarisme des surveillants exprimaient une dérive. Ce simulacre démocratique fleurant bon les grands procès moscovites ne fit que conforter ce sentiment de démocratie illusoire. Nous étions convoqués dans une salle, sur la porte de laquelle un mot nous renvoyait de l’autre côté de la cité scolaire. Arrivés là-bas, nous nous installâmes à la table qui rassemblait quelques lycéennes et un lycéen, les fameux élus, quelques professeurs et membres du personnel, et les CPE. J’entrepris alors de raconter notre action, de la manière la plus détaillée possible, écouté jusqu’à ce qu’arrive notre cher proviseur. En retard, s’excusant du bout des lèvres en allant s’asseoir à la place qui lui était réservée, elle me coupa, disant m’avoir « déjà trop entendu », nous accusant même d’être « trop jeunes pour comprendre » ! Oui, nous étions et sommes toujours jeunes, et ça ne nous empêche pas de penser, bien au contraire ! Mais c’est là avouer n’avoir plus d’argument que de verser dans de telles bassesses. Et qu’il est effrayant, surtout, que ce soit le proviseur d’un établissement scolaire, c’est-à-dire qui forme des jeunes, qui puisse tenir de tels propos. Victor Hugo était décidément bien visionnaire lorsqu’il écrivait : « Mûrir, mourir, c’est presque le même mot. » Madame le proviseur, souvenez-vous simplement que vous avez aussi été jeune, un jour ; en soixante-huit.

Alors, m’ayant coupé, ayant substitué aux arguments ces ridicules attaques, notre proviseur affirma ne plus vouloir discuter avec nous. Eh quoi ! Pourquoi nous invite-t-elle dans ce cas ?! Nous n’étions semble-t-il là que pour voir fonctionner leur bijou démocratique. Mais qu’ils devaient être frappés de cécité pour ne pas voir à quel point, loin de nous montrer un exemple, ils ne faisaient que nous conforter dans notre idée ! Personne ne parlait, personne ne prenait la parole. Les quelques lycéennes présentes semblaient plus membres d’une cour que représentantes des lycéens. Nous étions, nous, parias, ceux qui contestaient sans savoir, des ignorants, des imbéciles qu’il fallait éclairer. Me coupant lorsque j’énonçais les faits, l’une des élues me répondit, tout emmiellée de bons sentiments et de propagande, que les caméras, c’était « pour [ma] sécurité » ! Mais bien sûr ; sait-elle seulement qu’elles sont inefficaces ? Pauvre instance, peuplée d’incompétentes et d’autres qui n’osent ouvrir la bouche…

À la fin de la séance, j’étais allé parler avec l’une des CPE pour lui signaler quelques problèmes de règlement que je n’ai pu soulever durant le CVL, parias que nous étions. Et discutant avec elle de l’évolution du lycée, je m’interrogeai alors à haute voix, me demandant si l’arrivée du nouveau proviseur n’a pas bouleversé certaines habitudes. Quelle ne fut pas ma surprise d’entendre s’immiscer dans notre discussion l’une des élues, déclarant « mais elle est très bien la nouvelle proviseure ! » Non qu’il faille dénigrer absolument l’administration pour bien représenter les élèves, je ne l’écris pas, simplement je pense que ces effets de cour sont malsains, et qu’ils révèlent l’absence de vertu de ces élus qui ne cherchent pas à représenter les élèves mais simplement à se donner un rôle, un genre, une importance. Des représentants, ça écoute avant de juger à l’emporte-pièce. Visiblement, les élus auxquels nous faisions face n’avaient pas les qualités ni la compétence que requiert leur place. Bien triste instance démocratique que ce CVL qu’on nous vantait. Et l’on s’étonne, ensuite, que l’on ose contourner ce conseil si discret au lycée…

Cette affiche a donc été un cri de révolte, parmi bien d’autres cette année là. Certes, ses effets furent limités. Tout juste les sanctions affichées à la face du monde étaient-elles mieux rendues anonymes par la suite, mais elle est devenue le symbole, repris parfois avec un souvenir amusé, de notre volonté de liberté. Elle démontre d’une part que nous étions grandement attachés à l’éducation et que nous appelions de nos vœux un système éducatif à visage humain, c’est-à-dire sans caméra, sans tyrannie de la peur, sans dictateur en culotte courte ; non pas bâti contre les élèves, mais pour eux. Elle démontre aussi que nous ne nous laissions pas faire, que nous gardions constamment à l’esprit ce besoin de créer la liberté, quel qu’en soit le prix, quelles qu’en soient les circonstances ; besoin qui n’est pas prêt de me quitter, et je l’espère, de nous quitter. Car, comme Périclès a pu le dire : « Il n’est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. »