Voilà un second épisode de mes années lycée, qui a marqué notre classe et qui, semble-t-il, se faisait attendre ici… Je dédie cet article aux deux Jérémy embarqués avec moi dans l’aventure et qui sont, l’un comme l’autre, des lumières vives. Et plus largement, cette suite d’articles est bien entendu dédiée à tous les anciens TS1 sans qui de si belles années n’auraient pas été possibles.
Comment repenser à notre année de Terminale sans se remémorer « l’affiche » ? C’est impossible… Elle a rythmé bien des heures de cours, a nourri bien des discussions : on l’entendait çà et là évoquée dans les échos de la cour. Il faut dire qu’elle fut sans doute l’un de nos plus brillants coups d’éclat, qui nous conduisit directement chez un proviseur qu’on n’aurait guère eu l’occasion de voir autrement, nous propulsant même à un CVL (conseil de la vie lycéenne) aux relents de grand procès de Moscou. Cette affiche est mythique. À l’issue de l’année scolaire, le simple fait de parler de « l’affiche » suffisait à rappeler à tous cet événement précis, ravivant de la sorte sourires et amusement. Mais qu’était donc cette affiche pour susciter tant de passions ?
Elle tire son origine d’un jour de grève ensoleillé, c’était le mardi 23 mars. Nous n’avions pas anglais et pour profiter d’un soleil qui reparaissait enfin, nous avions décidé, quelques camarades et moi, de rester à l’extérieur pour discuter, calmement, sur un banc de la cour. Et comme souvent, nous parlions de ce qui n’allait pas, car il y a bien des choses qui n’allaient pas (et qui ne vont d’ailleurs pas beaucoup mieux aujourd’hui !). Bien vite, nous en sommes venus à parler d’un panneau en liège qui avait fait son apparition cette année là, arrivé comme nous l’apprendrions par la suite dans les bagages de notre nouveau proviseur, et sur lequel étaient froidement punaisés les avis de sanctions distribuées par l’établissement, parfois si bien rendus anonymes qu’on pouvait lire sans effort un prénom ou un nom. Ce panneau, non seulement ne servait à rien, mais nous a profondément choqué (et je pense pouvoir écrire qu’il nous choque encore) sur le plan des idées. Car cet affichage, cette médiatisation de la sanction révèle la volonté d’une gouvernance par la peur, l’application de la théorie de l’exemple la plus abjecte. Une dérive sécuritaire qui pervertit les règlements et les lois, où l’on ne dit plus aux élèves de respecter les règles pour permettre de mieux vivre ensemble mais parce qu’en ne le faisant pas, ils seraient sanctionnés. Déjà s’agissant de la peine de mort, Victor Hugo, qui n’est pas réputé être anarchiste ou révolutionnaire trotskyste, dénonçait la théorie des exemples, dans un passage resté célèbre de sa préface au dernier jour d’un condamné ;
« Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l’exemple. – Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter !
Voilà bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d’abord qu’il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu’il est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n’a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol, immédiatement après l’exécution d’un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l’échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez. »
La transposition dans notre cas est triviale : tous les jours, à chaque heure, des centaines de lycéens passaient sous ce panneau sans même en lire un mot. Et quand bien même un lycéen s’y attardait avec un ami, ce n’était pas pour s’inquiéter de son comportement ou prendre peur au vu des peines, mais bien plus souvent pour moquer le comportement du « condamné », rire des faits, animé d’une de ces envies perverses qui nous pousse aussi à regarder par-dessus les cordons de sécurité entourant les lieux d’un accident, c’est-à-dire une envie de charognard.
Révoltés par ce panneau qui atteint des sommets d’absurdité rarement égalés, même dans notre lycée (et pourtant, les occasions n’ont pas manqué), nous avions ressenti l’envie d’exprimer le dégoût que suscitait en nous cette affichage malsain. Alors, nous avions pris la décision de créer une affiche, que nous voulions placarder aux côtés des sanctions, pour exprimer à la fois notre réprobation et, dans le même temps, faire prendre conscience à ceux de nos camarades qui la liraient l’absurdité d’un tel panneau. Nous aurions pu tout arracher, ou gribouiller toutes les feuilles sans que l’on nous retrouve. Nous aurions aussi pu placarder un avis anonyme. Mais ce n’était là absolument pas le genre de notre classe. Nous étions animés d’une volonté d’originalité, quasi-artistique ; nous nous voulions constructifs, nous assumions nos prises de positions, comme nous l’avions d’ailleurs déjà prouvé lors de l’épisode « Trèves générale » que j’ai eu l’occasion de relater.
Nous étions trois ; deux Jérémy et moi. Le soir même, avec l’un d’eux, j’ai confectionné l’affiche qui a tant fait parler d’elle ensuite, sans avoir véritablement conscience à cet instant de l’impact qu’elle aurait. L’un des Jérémy était chargé de l’imprimer sur du papier de couleur rose, afin qu’elle soit bien visible. Nous y dénoncions les trois points qui nous insupportaient le plus, depuis des mois : le panneau de liège qui exposait aux yeux de tous les sanctions, évidemment, mais aussi les caméras de vidéosurveillance supposée qui, chaque jour, aux entrées, nous filmaient sans qu’on n’en soit averti depuis notre rentrée en première, ainsi que le comportement de certains surveillants qui relevait clairement de ce que l’on qualifierait en d’autres lieux d’abus de pouvoir. Comprenez bien ; lorsqu’on parle aux élèves comme on parle à un chien tout en exigeant de ce chien qu’il nous obéisse sans mot dire, on est dans un comportement autoritaire. C’est ce que nous dénoncions, c’était la réalité des faits, pas besoin de chercher trop loin : le mardi matin où l’idée de l’affiche nous avait traversé l’esprit, l’un des surveillants évacuait de la sorte l’un des bancs sous les fenêtres de son bureau.

J’étais pour ma part chargé de ramener des punaises pour accrocher notre pomme de discorde. Dès le mercredi matin, à huit heures, nous avions donc placardé ce morceau de papier qui fit tant parler de lui, juste avant de nous rendre en sciences de l’ingénieur. Dès lors, les supputations allèrent bon train : combien de temps résisterait-elle à la censure certaine de l’administration ? Que feront-ils de nous, qui avions eu l’audace de signer de nos noms et prénoms ? Déjà, à la récré de dix heures, d’autres amis de notre classe ajoutèrent au stylo leur nom aux côtés des nôtres. Une feuille de soutiens avait aussi circulé le matin même, se remplissant de signatures. Le mercredi, l’affiche tint bon. Toute la journée de jeudi, elle résista encore, petite bulle d’air rose au milieu du flot blanc des sanctions affichées. Elle offrait aux yeux de tous, enfin, une deuxième voix. Une autre voie. Elle démontrait la possibilité de penser, la possibilité d’indépendance, la possibilité de résistance ; elle était d’ors-et-déjà un symbole qui dépassait les protestations qu’elle portait, celui de la liberté possible que nous revendiquions constamment, à l’image d’Épictète l’esclave, qui nous enseigne que l’on peut toujours être libre, même dans les fers, pour peu qu’on en ait la volonté.
Le jeudi soir, après avoir brillé deux jours comme un soleil, l’affiche fut découverte et retirée. Le soir même, je reçus un appel du proviseur-adjoint, que je connaissais en dehors, me demandant si j’étais bien l’un des signataires, ce que je ne pus que confirmer. « Nous règlerons ça demain à l’établissement », m’entendis-je alors répondre, d’une voix désabusée. Je prévins donc immédiatement mes deux compères de la découverte par l’administration de notre œuvre. Quoi qu’il advienne, nous étions prêts à nous défendre, prêts à défendre nos idées aussi. Le vendredi s’annonçait, pour le moins, mouvementé.
Et la promesse de riposte fut tenue dès le lendemain matin où, à huit heures, devant notre salle d’histoire, une surveillante nous attendait pour nous conduire, directement, chez madame le proviseur. Notre première réaction fut sans doute un rire accompagnant un « jackpot ! », car depuis deux jours nous pariions sur la personne qui nous convoquerait une fois l’affiche débusquée. Nous avions donc touché les plus hautes instances, ce dont notre orgueil s’amusa naturellement quelques instants. Moi et les Jérémy étions bien entendu convoqués, mais aussi toutes celles et ceux qui avaient rajouté leur nom sur l’affiche. Après de longues minutes d’attente, seul les Jérémy et moi sommes entrés dans le bureau de notre proviseur, que nous n’avions, il faut bien l’avouer, guère vu auparavant.
La femme, blonde, plutôt petite, la cinquantaine, s’installa à son bureau sur lequel trônait un code de l’éducation Dalloz et quelques documents divers, dont notre affiche décrochée qui venait y mettre une touche de fantaisie. Après avoir ouvert son stylo, enfin prête à prendre des notes, elle commença à nous interroger, nous qui restions debout. Sur l’idée. Sur la réalisation. Qui l’a faite ? Nous, évidemment… Qui a eu l’idée ? Eh bien, nous, sans doute ! Et notre proviseur de se dire choqué par la méthode, choqué par le contenu. Choqué qu’on ait « contourné les instances officielles », choqué des mots, je l’accorde acides mais tout à fait justes et choisis, de notre œuvre. Mais nous étions au courant de nos droits. Nous avions de réelles revendications. Nous avions de vraies raisons de les apposer sur leur panneau de liège. Elle qui se présentait comme inflexible, qui refusait de nous écouter sur le fond sous prétexte que la forme ne lui convenait pas (on tombe là dans un affreux paralogisme, digne, mais on va encore m’accuser d’exagérer, des régimes totalitaires : hors le sentier démocratique balisé, c’est-à-dire muselé, point de Salut ; et quoi que vous disiez, si vous le dites mal, je ne l’écoute pas), elle donc qui ne voulait pas nous répondre sur le fond finit quand même par admettre que si les feuilles étaient mal rendues anonymes, c’était une faute de la part de ceux qui les affichaient, qui serait corrigée.
Concernant les caméras, sa réponse fut des plus troubles. « Quelles caméras ? » demanda-t-elle d’abord, semblant feindre l’ignorance. Avant de défendre ce que nous avons alors déduit être un système de vidéosurveillance, puisqu’elle nous dit « mais vous ne suivez pas l’actualité ? Vous n’écoutez pas la radio ? » Je comprends là qu’il s’agit de notre sécurité. Cependant, et c’est malheureux pour elle, qui suit assidument l’actualité a pu lire dans les journaux ou entendre à la radio (qu’elle paraissait si bien aimer) que la vidéosurveillance en Angleterre était un fiasco ; que l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Ile de France jugeait inefficace voire négatif, lui aussi, l’impact des caméras aux abords des lycées ; ou encore récemment, que les chiffres de la vidéosurveillance à Lyon démontraient son intérêt quasi-nul. Et pourtant, le coût de tels systèmes est réel. Si, madame le proviseur, nous suivons l’actualité, et trop bien pour nous laisser prendre au piège d’un discours pseudo-sécuritaire. Substituez à vos préjugés les vrais chiffres ; raisonnez et écoutez nos raisonnements, une fois n’est pas coutume !
Enfin, elle nous affirma avoir fait mai 68 en s’empressant de rajouter que « c’était pas comme [notre] affiche » ; chaque génération semble avoir comme devoir de dénigrer les revendications des suivantes. Elle nous remercia quand même d’avoir signé, regrettant la forme, mais n’ayant guère répondu sur le fond.
Dès le lundi suivant, ce furent les CPE qui nous convoquèrent, toutes trois se disant choquées elles aussi par notre affiche. Tant de réactions ne tendent qu’à me faire croire que nous avions, là, mis le doigt sur quelque chose de sensible. Nous leur résistâmes, elles qui voulaient nous couler dans le moule des contestataires. « Vous êtes jeunes, c’est pour ça, vous voulez faire des révolutions. » Mesuraient-elles que ces paroles touchaient le fond en termes de caricatures et de ridicule ? J’en doute. L’ambiance fut houleuse, nous ne cédions sur rien. Finalement, nous fûmes invités à un CVL que l’on ne cessait de nous accuser d’avoir contourné, comme si une affiche n’était pas démocratique et que la seule démocratie était leur démocratie décapitée.
Ce CVL eut lieu alors qu’on ne pensait déjà plus à cette affiche, quelques mois après, le lundi 31 mai. Et nous avons découvert alors leur fameux organe démocratique qui était une immense supercherie, un spectacle des plus amusants qui soit et qui serait même très drôle s’ils ne se prenaient pas tous au sérieux. Les caméras, l’affichage des sanctions, l’autoritarisme des surveillants exprimaient une dérive. Ce simulacre démocratique fleurant bon les grands procès moscovites ne fit que conforter ce sentiment de démocratie illusoire. Nous étions convoqués dans une salle, sur la porte de laquelle un mot nous renvoyait de l’autre côté de la cité scolaire. Arrivés là-bas, nous nous installâmes à la table qui rassemblait quelques lycéennes et un lycéen, les fameux élus, quelques professeurs et membres du personnel, et les CPE. J’entrepris alors de raconter notre action, de la manière la plus détaillée possible, écouté jusqu’à ce qu’arrive notre cher proviseur. En retard, s’excusant du bout des lèvres en allant s’asseoir à la place qui lui était réservée, elle me coupa, disant m’avoir « déjà trop entendu », nous accusant même d’être « trop jeunes pour comprendre » ! Oui, nous étions et sommes toujours jeunes, et ça ne nous empêche pas de penser, bien au contraire ! Mais c’est là avouer n’avoir plus d’argument que de verser dans de telles bassesses. Et qu’il est effrayant, surtout, que ce soit le proviseur d’un établissement scolaire, c’est-à-dire qui forme des jeunes, qui puisse tenir de tels propos. Victor Hugo était décidément bien visionnaire lorsqu’il écrivait : « Mûrir, mourir, c’est presque le même mot. » Madame le proviseur, souvenez-vous simplement que vous avez aussi été jeune, un jour ; en soixante-huit.
Alors, m’ayant coupé, ayant substitué aux arguments ces ridicules attaques, notre proviseur affirma ne plus vouloir discuter avec nous. Eh quoi ! Pourquoi nous invite-t-elle dans ce cas ?! Nous n’étions semble-t-il là que pour voir fonctionner leur bijou démocratique. Mais qu’ils devaient être frappés de cécité pour ne pas voir à quel point, loin de nous montrer un exemple, ils ne faisaient que nous conforter dans notre idée ! Personne ne parlait, personne ne prenait la parole. Les quelques lycéennes présentes semblaient plus membres d’une cour que représentantes des lycéens. Nous étions, nous, parias, ceux qui contestaient sans savoir, des ignorants, des imbéciles qu’il fallait éclairer. Me coupant lorsque j’énonçais les faits, l’une des élues me répondit, tout emmiellée de bons sentiments et de propagande, que les caméras, c’était « pour [ma] sécurité » ! Mais bien sûr ; sait-elle seulement qu’elles sont inefficaces ? Pauvre instance, peuplée d’incompétentes et d’autres qui n’osent ouvrir la bouche…
À la fin de la séance, j’étais allé parler avec l’une des CPE pour lui signaler quelques problèmes de règlement que je n’ai pu soulever durant le CVL, parias que nous étions. Et discutant avec elle de l’évolution du lycée, je m’interrogeai alors à haute voix, me demandant si l’arrivée du nouveau proviseur n’a pas bouleversé certaines habitudes. Quelle ne fut pas ma surprise d’entendre s’immiscer dans notre discussion l’une des élues, déclarant « mais elle est très bien la nouvelle proviseure ! » Non qu’il faille dénigrer absolument l’administration pour bien représenter les élèves, je ne l’écris pas, simplement je pense que ces effets de cour sont malsains, et qu’ils révèlent l’absence de vertu de ces élus qui ne cherchent pas à représenter les élèves mais simplement à se donner un rôle, un genre, une importance. Des représentants, ça écoute avant de juger à l’emporte-pièce. Visiblement, les élus auxquels nous faisions face n’avaient pas les qualités ni la compétence que requiert leur place. Bien triste instance démocratique que ce CVL qu’on nous vantait. Et l’on s’étonne, ensuite, que l’on ose contourner ce conseil si discret au lycée…
Cette affiche a donc été un cri de révolte, parmi bien d’autres cette année là. Certes, ses effets furent limités. Tout juste les sanctions affichées à la face du monde étaient-elles mieux rendues anonymes par la suite, mais elle est devenue le symbole, repris parfois avec un souvenir amusé, de notre volonté de liberté. Elle démontre d’une part que nous étions grandement attachés à l’éducation et que nous appelions de nos vœux un système éducatif à visage humain, c’est-à-dire sans caméra, sans tyrannie de la peur, sans dictateur en culotte courte ; non pas bâti contre les élèves, mais pour eux. Elle démontre aussi que nous ne nous laissions pas faire, que nous gardions constamment à l’esprit ce besoin de créer la liberté, quel qu’en soit le prix, quelles qu’en soient les circonstances ; besoin qui n’est pas prêt de me quitter, et je l’espère, de nous quitter. Car, comme Périclès a pu le dire : « Il n’est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. »