C’était un fait divers somme toute banal, un de ceux qu’on lit en ouvrant son journal au matin et dont on ne se souvient déjà plus qu’à peine le soir venu. Une jeune femme avait été sauvagement lacérée d’une vingtaine de coups de couteau, en pleine nuit, par une de ses « amies » que les forces de l’ordre n’eurent pas de mal à interpeler dès le lendemain. Leur enquête ne s’éternisa guère ; il faut dire qu’ils avaient récupéré l’arme encore maculée de sang, et que la pauvre criminelle avoua bien vite, entre deux torrents de larmes et d’affreuses complaintes de désespoir que seul le remord de l’assassin peuvent produire, la raison simple et belle de son acte : celle qui était sa meilleure amie, elle ne pouvait plus supporter de la voir aimer et être aimée par l’homme qu’elle désirait. Un fait divers tragiquement banal, en effet ; un de ces événements qui secouent diablement quelques vies mais laissent de marbre le vulgaire lecteur des canards qui les rapportent.
Sauf qu’il a eu l’audace de se produire au plus mauvais instant. Cela faisait quelques jours que tout tournait au ralenti, la lourdeur d’une canicule devenue monnaie courante en plein mois d’août depuis quelques années n’y étant sans doute pas étrangère. Les terrasses des cafés étaient désertes, les rues vides. Ceux qui travaillaient avaient découvert dans les climatiseurs et les ventilateurs d’irremplaçables amis, les quelques piétons semblaient, eux, fondre sur les trottoirs. Les volets mis-clos, chacun terré à l’abri des lances d’un soleil devenu tyran, ce mois si calme défilait. Il ne s’y passait décidément rien, les journaux télévisés même semblaient poussifs et ressassaient des images de plages et de ciel bleu tant l’actualité était avare. Au sommet de l’État, on désespérait d’intéresser le peuple. On n’avait plus d’idée. Tout allait bien.
Il y a bien longtemps qu’on avait dépassé la vieille politique. Celle des oppositions constantes, celle des influences et du pouvoir de quelques-uns. Depuis longtemps dépassée l’oligarchie, depuis longtemps dépassés les clivages. On agissait désormais dans l’unique bien commun. Ah bien sûr, la transition n’a pas été aisée ! Au début, on avait rencontré certaines réticences ; là un vieux député brandissant comme une arme d’obscures « convictions », ici un journaliste qui s’inquiétait de l’anéantissement du sel de son métier, c’est-à-dire de la disparition des guerres d’ego et des petites phrases assassines distillées subrepticement au long des interviews ou, moins discrètement, à l’occasion de débats passionnés. Mais on s’y est fait.
C’est venu doucement. D’abord, les oppositions entre partis ne furent plus que formelles : il y avait certes différents candidats, mais les programmes tendaient vers un même but. Tous étaient désireux de bien gérer l’État et de rendre ses citoyens heureux. À la fin, on s’opposait encore dans le spectacle des débats, mais presque toute la vie politique voguait de consensus national en consensus national. Et finalement, ça marchait bien mieux. On avait des politiciens attachés à faire tourner notre pays, des horlogers aux petits soins de l’immense mécanisme de notre État. En fait, on s’est bien vite rendu compte que, non seulement ça marchait mieux, mais en plus ça ne servait plus à rien de voter. Avec le temps, les chiffres de l’abstention atteignaient des sommets. On avait bien d’autres choses à faire que de voter pour des gens d’accord entre eux ! Et puis tant que ça marchait, on n’avait pas non plus de raison de se déplacer en masse pour s’exprimer… Il y avait toujours des énergumènes ; des types qui sortaient du lot et exprimaient leurs désaccords. Mais même eux étaient écoutés, tout minoritaires qu’ils étaient : le gouvernement semblait avoir renoué avec la Nation.
Bientôt, par une froide soirée d’octobre, l’intention du gouvernement de supprimer les élections fut révélée. Évidemment, de but en blanc, ça surprend et ça effraie. Mais au fond, leur proposition était on ne peut plus sensée ; l’organisation des scrutins mobilisait d’énormes sommes d’argent, et les dirigeants comptaient bien l’employer autrement mieux. Après réflexion, c’était même une idée géniale, alors ce fut fait.
Avant, de souvenir d’homme en tout cas, on n’avait jamais aimé que l’époque passée, et l’avenir faisait peur. Peu à peu, on s’est rendu compte qu’on ne vivait pas si mal. Les gens se réveillaient le matin, se rendaient à leur travail le sourire aux lèvres, et l’expression n’est pas emphatique. Évidemment, on peut bien sourire si l’on ne travaille que quelques heures avant de retrouver sa famille ou ses amis l’après-midi. Les grandes réformes populaires avaient amené ce qui aurait dû animer les politiciens depuis des siècles : le bonheur. On avait limité le nombre maximum d’heures de travail quotidiennes. Désormais, il était formellement interdit de travailler plus de cinq heures un même jour. Dans le même temps, on installait des postes de sécurité ça et là. Bien longtemps avant, les caméras étaient apparues comme une solution à la délinquance. Mais leur efficacité finit par éveiller quelques soupçons, et on les abandonna. Notre nouveau gouvernement les remplaça par un maillage fin de postes occupés par des gendarmes, ses « postes de sécurité » qui garantissait autant l’ordre que l’aide des personnes de passage. Et, la chute vertigineuse de la délinquance entrainée par les diverses réformes sociales aidant, ces gendarmes finirent par être bien plus guides touristiques qu’hommes de l’ordre.
Alors, nos vies allaient bon train, sans cesse protégées. Tout était fait pour notre bien. Un jour, on apprit par exemple de la bouche de la ministre de la santé l’interdiction de certaines sucreries parce qu’elles contenaient un produit hautement cancérigène qui venait d’être découvert. La réaction fut d’une rapidité inouïe, et on ne put que se féliciter le lendemain, à l’image de cette vague d’éditoriaux élogieux, de la bonne gestion de notre petit pays.
Il ne se passait pas un jour sans qu’on apprenne par voie de presse la promulgation d’une nouvelle loi ou la préparation d’une nouvelle réforme. Au terme de quelques années d’intense travail, nous finîmes par nous trouver assez bien et le rythme ralentit. On avait interdit tout ce qui était nocif pour la santé ; drogues, tabac, pesticides, alcools. Afin de limiter la pollution et de faciliter les déplacements, on mit en place de vastes réseaux de transports publics, et on décida ensuite de retirer les voitures, devenues inutiles, du marché. La courbe des morts sur la route s’effondra, celle de nos rejets de CO2 aussi. En fait, l’État jouait enfin son rôle et, en réglant tout au millimètre, en éradiquant tout ce qui était susceptible de créer le moindre problème, rendait heureux le peuple.
Alors, quand les journaux firent leurs Unes sur ce meurtre à l’arme blanche, tout le monde fut surpris. C’est le genre de chose qui ne se passait plus qu’une ou deux fois dans l’année. Mais au moins, cela permit à nos dirigeants qui se creusaient la tête pour notre bien, d’avoir enfin de nouvelles idées. On était en sécurité dehors, nos vies réglées étaient parfaites, mais ils avaient oublié une part d’ombre : dans les cuisines, le tranchant des couteaux pouvait encore couper brutalement le cours de nos vies.
Le soir même, le visage jovial d’un de nos ministres – à vrai dire, on avait si peu de problèmes qu’on ne savait plus vraiment de quoi il avait la charge, ni même son nom – annonça l’obligation pour les grandes surfaces de vendre viandes, légumes, fruits et gâteaux prédécoupés. Dans le même temps, on apprenait l’interdiction future des outils tranchants. Comme toujours, on annulait d’abord les dommages collatéraux de ces lois de bonheur. À une époque pas si lointaine, on jugeait les politiques impuissants, balayés par la force de l’économie. Il suffisait juste de reprendre la barre. Leur faiblesse, voire leur volonté de faiblesse ignoblement libérale, tout cela nous faisait bien rire !
Alors ce matin, quand on est venu frapper à ma porte à l’heure où seuls les protecteurs – c’est ainsi qu’il était maintenant d’usage de nommer les gendarmes – se promenaient dans les rues, j’ai été surpris. D’autant plus qu’il se sont empressés de me passer les menottes, tout en me disant que pour éviter que les femmes soient battues, on avait décidé en haut lieu d’interdire aux hommes d’habiter sous le même toit qu’une personne du sexe opposé.
Je me suis bien demandé ce qu’ils allaient faire de moi, maintenant que j’étais entre ces deux montagnes de muscles du visage desquels on n’arrivait pas à effacer le sourire, quoi qu’on dise, même le pire. Mais enfin, c’était pour le bien de ma femme, et sans doute le mien aussi, l’État ne se trompait guère.
Dans leur fourgon à sustentation magnétique qui traversait les plaines à vive allure, accompagné silencieusement par une dizaine d’autres qui devaient être dans mon cas, je ressentis pour la première fois ce sentiment terrible que je ne me souviens pas avoir rencontré auparavant. J’étais perdu, un peu, et hébété aussi. C’est dur à décrire un sentiment, c’est dur de l’écrire en si peu de temps… Mais je repense à ma femme, mes enfants, ils doivent être si loin maintenant. C’est comme si j’avais du mal à être heureux, noyé dans le bonheur. C’est ça je crois. Tout était trop parfait…
« Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante. Comment éviter leur réalisation définitive ?… Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins ”parfaite” et plus libre. » - Nicolas Berdiaeff